Admirer (Joëlle Zask)

Paul Cézanne, Buste de fille, 1873 (détail)

Le livre en quelques mots

Dans cet essai, la philosophe Joëlle Zask se penche sur une expérience mésestimée : celle d’admirer, quelqu’un ou quelque chose. Souvent confondue avec la fascination et l’adoration, l’admiration recèle selon elle des ferments démocratiques dont notre société a besoin aujourd’hui.

Je ne saurais résumer un livre si dense sans en trahir le cheminement patient. En revanche, je propose ici une lecture en résonance avec ma pratique de biographe.



Résonance 1 · Les traits de l’admirable

Ni une célébrité

Pour mieux définir les traits de l’admirable, Joëlle Zask le distingue de quelques formes auxquelles il est apparenté. Parmi elles, la célébrité.

« Souvent, le sentiment d’admiration est associé à la célébration ou à la réputation. Serait admirable la personne célèbre et serait célèbre la personne admirée. Or les registres en jeu ne sont pas les mêmes. Celebritas signifie à la fois grand nombre, affluence et notoriété. Célébrité rime avec masse, le phénomène est quantitatif. C’est là une grande différence avec l’admiration. Ce qu’on est seul à admirer n’en est pas moins admirable. »1ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024


Joëlle Zask

Cette secourable distinction a fait écho chez la biographe que je suis. Régulièrement, j’entends de la part de personnes à qui il a été proposé d’écrire leur histoire de vie : « ma vie n’est pas assez intéressante ». La fréquence avec laquelle cette objection revient m’a amenée à formuler des hypothèses. L’intérêt d’une vie se mesurerait-elle à une quantité ? Les références que le terme « biographie » laisse dans son sillage ne me paraissent pas étrangères à cette association ; notices Wikipédia pour les uns, œuvres relatant la vie de célébrités ou de personnages ayant marqué l’histoire pour les autres : une biographie renvoie avant tout à une somme d’actions… qui bénéficient d’une reconnaissance publique.

Je pense ici aux grands-parents qui ne peuvent se résoudre à se lancer dans cette aventure biographique pourtant demandée par les petits-enfants. Parfois, le motif, conscient ou non, est que ce privilège serait réservé aux personnes célèbres. Comme si être admirés de leurs petits-enfants ne suffisait pas.

Ni un génie

En dégageant quelques points communs aux objets et êtres admirés, Joëlle Zask évoque la virtuosité, qui, autre confusion courante, est habituellement assimilée au génie.
Or cette virtuosité ne relève pas d’un prodige. Le cheminement qui y mène est perceptible et c’est ce « comment » que l’admirateur cherche précisément à décrypter.

« Même si je sais que jamais je ne serai à la hauteur de la personne que j’admire, par exemple Martial Solal dont les concerts au New Morning sont toujours présents dans ma mémoire, il ne me semble pas que sa performance tienne du miracle. J’en déchiffre certains aspects, je comprends – ou je pourrais comprendre si je m’en donnais la peine – ce qu’il fait, je perçois le comment de son jeu ».2ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

C’est un autre parallèle que je dresse ici avec la démarche biographique : Ceux qui souhaitent devenir destinataires de la biographie d’un proche formulent parfois ce vœu : découvrir, au-delà de ce qui a été vécu par le parent, comment celui-ci a vécu ces événements.

Ni quelqu’un ou quelque chose à apprécier « en bloc »

Je l’évoque souvent dans mes chroniques : toute vie humaine est contrastée3 par exemple, celle que j’ai consacrée au documentaire sonore « Se souvenir de Sam » ou encore à l’exposition de la photographe Juliette Paulet « Maintenant, je les vois, III ».. Joëlle Zask ne dit pas le contraire :

« Quel que soit le degré d’accomplissement qu’il atteint, l’être humain est par nature divisé. Or l’admiration est un sentiment qui fait droit aux régimes multiples et aux tiraillements de l’individualité humaine. Étant circonspecte, elle s’applique à certains traits d’une personne, en particulier à ceux qui entrent en résonance avec nos propres aspirations. »4ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

Ce n’est pas la personne que nous admirons, mais certains aspects chez elle. Dès lors, si elle commet des actes répréhensibles, aux yeux de la société ou à nos yeux, nous pouvons, mais ne devons pas renoncer à cette admiration. C’est là une nouvelle preuve du potentiel émancipateur de l’admiration, que je voudrais aborder maintenant.

Résonance 2 · L’admiration, une interaction qui nous élève

Une expérience de décentrage

Là où la fascination relève de l’asservissement et la célébration de la consommation et de l’appropriation, l’admiration nous décentre, nous met en contact, dans une relation de réciprocité.

« L’égocentrisme reflue au profit d’une expérience d’altérité radicale. Loin de nous enlever quelque chose, de nous dévaloriser, de nous faire nous sentir misérables, l’admiration soulage du fardeau d’être soi ».5ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

Une démarche active

L’admiration pourrait être associé à une forme de passivité. L’effort de discernement que nous propose Zask déjoue cette hypothèse : certes, l’adoration du génie, inexplicable et donc inégalable, entraine une position de spectateur. Mais il en est autrement pour « cette forme d’admiration (…) plus discrète, a priori moins exaltante, que les affects suscités par les « grands hommes », qui impliquent hiérarchie et soumission et confinent en réalité à l’adoration. (…). Partir de l’admiration ordinaire, celle qu’on peut éprouver pour une petite bestiole, une œuvre d’art, un paysage ou une personne de notre entourage, c’est en fait retrouver Descartes qui l’avait réputée la première des passions ; celle qui, sous l’effet d’une « subite surprise de l’âme », nous mobilise et nous engage, nous permettant d’entrer en contact avec le monde, de nous rendre attentifs à ses manifestations et de l’étudier. »6ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

L’admiration, terreau fertile de la transmission

« L’admiration est dérivée de l’imitation ; mais l’imitation n’est pas la reproduction. »7ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024 Cette distinction m’intéresse, car je vois dans l’imitation un trait qui facilite la transmission : l’idée de faire « à partir de », et non de faire à l’identique.

« L’imitateur tâtonne et, à force d’entraînement, se rapproche de son but. Quelque chose de ce qui est admiré est alors prolongé »8.ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024 Une illustration parfaite de ce prolongement me semble être donnée par l’auteur Baptiste Beaulieu dans le livre « On a deux yeux pour voir » (illustrations Qin Leng, Editions Les Arènes, 2023) : l’enfant admire la tarte au citron de sa grand-mère et promet à celle-ci, vieillissante, d’apprendre cette recette à sa petite sœur.

« – J’apprendrai un jour à ma petite sœur à faire ta tarte au citron.
– Tu vois, je ne pars pas, tu me continues [répond la grand-mère].»9BEAULIEU B., LENG Q., On a deux yeux pour voir, Editions Les Arènes, 2023

Baptiste Beaulieu, On a deux yeux pour voir, illustrations Qin Leng, Editions Les Arènes, 2023 

Ceci peut paraitre contre-intuitif : « Sans imitation, il n’y a ni progrès ni diversification. (…)  Car, en premier lieu, alors que la fascination est exclusive, la logique de l’imitation nous porte vers une diversité de modèles dont l’assemblage est constitutif d’une personnalité qui leur doit à tous quelque chose sans ressembler à aucun. Les leçons de l’Histoire, explique Machiavel, ne reposent pas sur la possibilité de reproduire des actions édifiantes, mais sur l’aide qu’elles nous apportent pour déceler à travers les occurrences passées et divers modèles inspirants certaines constantes universelles. »10ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

Si l’imitation n’est pas la reproduction, c’est donc que l’invention est en jeu, comme dans tout acte de reprise (notion évoquée dans ce même esprit par Vinciane Despret dans son livre Les Morts à l’œuvre) « . Par la reprise, on perpétue en effet quelque chose d’une action admirée sans se confondre avec elle, visant moins à la surpasser qu’à se perfectionner. »11ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

Résonance 3 · La biographie, les vertus d’un exercice d’admiration

Je m’interroge : les récits de vie pourraient-ils contribuer à l’avènement de cette « culture de l’admiration » que Joëlle Zask appelle de ses vœux ? Mon questionnement est double : du côté du biographe, et de celui du destinataire de la biographie.

Pour celui qui recueille l’histoire de vie

Certains biographes vous le diront, ils ont besoin d’admirer la personne dont ils vont écrire la biographie. Ici, Benoît Peeters :

« Je ne veux pas écrire la biographie de quelqu’un pour qui je n’éprouve pas d’abord une grande admiration, un grand respect, ce qui n’enlève pas évidemment les contrastes et les zones d’ombres. »12Benoit Peeters au micro de « À voix Nue », série « Benoît Peeters, l’éclaireur », Épisode 5 : L’écriture biographique, France Culture

Pour ma part, je n’en fais pas un prérequis. Car cette admiration peut advenir après les premiers contacts. D’ailleurs, elle peut être favorisée par un dispositif de rencontre que Joëlle Zask évoque quand elle partage les principes qui ont guidé l’écriture de son essai. Aller à la rencontre des enquêtés, se situer sur leur terrain, tant symboliquement (évoquer des sujets qui les préoccupent réellement) que physiquement (aller chez eux, convoquer les choses dont on parle dans la discussion)… C’est selon elle un « gage de partage qui permet à l’enquêteur de se « disposer à admirer » et qui, en même temps, procure à [s]es interlocuteurs l’occasion d’être admirables. »13ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024 Ceci me semble tout à fait transposable aux entretiens biographiques.

Pour celui qui reçoit l’histoire de vie

Nourrir l’imagination

L’admirable est original, c’est à dire qu’il invente sa propre voie, mais il le fait « dans une recombinaison entre une performance conforme à la tradition et l’innovation ».14ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024 Intéressant, car ceci le distingue de la figure du génie, dont le talent semble surgir ex nihilo. Intéressant aussi, car je vois dans le récit de ces vies admirables, une formidable nourriture de l’imagination. À l’heure où les appels aux récits d’un futur souhaitable se multiplient, ces récits du passé, qui restent pour la plupart à écrire, pourraient nous éclairer sur les chemins à emprunter pour l’avenir.15Vinciane Despret dit cela : « Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas tant d’un récit du futur que des récits du passé. Car nous avons toutes et tous du mal à imaginer que les choses auraient pu se dérouler autrement. Or, notre passé est riche d’histoires encore non racontées » (Madame Figaro, Article de Philippe Nassif publié le 2 mai 2021

Battre en brèche les préjugés

Une autre vertu immense de ces récits de vie admirables est la possibilité de dépasser des croyances et préjugés.

« Avec mes interlocuteurs, nous nous faisons aussi la remarque que l’admiration nous attache à des objets extrêmement divers qui s’imposent à nous juste pour ce qu’ils sont, en raison des questions qu’ils nous poussent à nous poser à leur sujet, de la complexité que nous croyons y déceler d’emblée, de ce point de contact imprévu, mais intense qu’ils nous forcent à établir avec une réalité hors de nous. Qu’elle se porte sur des êtres vivants ou inertes, sur des gens ou des bêtes, sur des parcours de vie ou des idées, l’admiration est chaque fois entière. Son intensité ne dépend en rien de la place conventionnellement conférée à son objet. Elle dérange nos classifications et révèle leur caractère idéologique. Ce qui était perçu comme négligeable, ordinaire, accessoire, acquiert soudain une importance telle que nous rejetons ces qualificatifs, refusant la conception verticale du monde que tant de croyances – le rationalisme et l’évolutionnisme, l’esprit sectaire et le sentiment de classe, le racialisme et le racisme, etc. – ont alimentée. »16ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

Continuer la conversation avec ceux que nous admirons

« Nous souhaitons que la conversation avec les esprits que nous admirons se perpétue. Nous dialoguons avec eux, les questionnons et écoutons les réponses que nous imaginons qu’ils nous auraient faites. »17ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024

Pour perpétuer ce dialogue, un récit de vie, qu’il soit écrit ou sonore, est un support précieux…


Admirer, Éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, un livre de Joëlle Zask, Editions Premier Parallèle, 2024

Vous venez de lire la chronique résonance #30. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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    ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024
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    par exemple, celle que j’ai consacrée au documentaire sonore « Se souvenir de Sam » ou encore à l’exposition de la photographe Juliette Paulet « Maintenant, je les vois, III ».
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    ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024
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    ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024
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    BEAULIEU B., LENG Q., On a deux yeux pour voir, Editions Les Arènes, 2023
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    ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024
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    Benoit Peeters au micro de « À voix Nue », série « Benoît Peeters, l’éclaireur », Épisode 5 : L’écriture biographique, France Culture
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    ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024
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    ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024
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    Vinciane Despret dit cela : « Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas tant d’un récit du futur que des récits du passé. Car nous avons toutes et tous du mal à imaginer que les choses auraient pu se dérouler autrement. Or, notre passé est riche d’histoires encore non racontées » (Madame Figaro, Article de Philippe Nassif publié le 2 mai 2021
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