Maintenant, je les vois, III (Juliette Paulet)

© J. Paulet, Maintenant, je les vois, III (détail) (avec l’aimable autorisation de l’artiste) 

L’expo en quelques mots

« Trames » est une exposition collective autour du projet « Rouvrir le Monde » porté par l’association Image Clé. J’ai été en particulier touchée par le travail de Juliette Paulet, dont je vous parle aujourd’hui.

La photographe a rencontré les femmes du centre d’hébergement Claire Joie, à Marseille. Des femmes au parcours dense, marqué par l’exil, les drames. En ressort un travail puissant en plusieurs volets : Maintenant, je les vois.

Pendant plusieurs semaines, Juliette Paulet a partagé le quotidien de ces femmes, leur a proposé des ateliers autour du portrait. A travers ce travail au long cours qu’elle a mené, des liens se sont tissés, des paroles ont émergé, mises en récit par l’artiste. Ce sont à la fois des images et des textes de l’artiste qui nous sont présentés.

Résonance 1 · La photographie comme écriture de soi

Les ateliers autour du portrait que Juliette Paulet a proposés aux femmes hébergées trament un processus d’écriture de soi qui m’interpelle.

Je dis « processus » car je perçois différentes étapes à travers ce qui est donné à voir et à lire :

  • · Se photographier chaque jour, comme un (photo)journal intime.
  • · · Se « relire » : « c’est moi ça? » demande l’une des femmes lorsqu’elle découvre son portrait.
  • · · · et façonner cette matière qui a émergé : elles ont pu peindre, coudre leur image (cela m’évoque les travaux de Carolle Benitah, dont je parlais dans cet article-ci) : très beau ce qu’écrit l’artiste sur l’une des femmes, qui, sans s’en apercevoir, a recouvert une de ses cicatrices avec le fil.

Résonance 2 · Un travail qui révèle des contrastes déjouant notre horizon d’attente

Contrastes, comme dans cette image ci-contre, issue de l’expo. Contraste entre l’horreur, l’inimaginable, inscrits dans la tête et le corps des femmes, et ce que Juliette Paulet souligne d’elles : leur force, leurs espoirs, la possibilité malgré tout d’aller bien. En cela, Maintenant, je les vois, III déjoue l’horizon d’attente* que nous avons à propos de ces femmes, horizon qui aurait tendance à les réduire à un statut de victime.

© J. Paulet, Maintenant, je les vois, III (avec l’aimable autorisation de l’artiste) 

* J’ai découvert cette notion d’horizon d’attente avec Elissa Mailänder, interrogée par Antoine Tricot dans son documentaire Se souvenir de Sam, que j’évoque dans la chronique #4. Ce terme a été forgé dans les années 70 par Hans R. Jauss dans le contexte de la réception des œuvres littéraires.

Résonance 3 · Un travail avec les femmes et non sur elles

Je suis sensible à l’engagement de Juliette Paulet dans ce travail réalisé avec ces femmes, et non sur elles.

Elles se photographient, jour après jour
Leurs visages, leurs corps, leurs portraits.
Les corps se lâchent, le temps d’une posture,
On recommence,
(…)
Nous nous photographions, jour après jour
Nos visages, nos corps, nos portraits.
Les corps se lâchent, le temps d’une posture,
On recommence.

Juliette Paulet
[Extraits d’un texte issu de Maintenant, je les vois, III]

Une condition d’émergence de ce « nous » est aussi le temps long : l’artiste s’est immergée dans le quotidien des femmes hébergées deux années de suite, passant plusieurs semaines avec elles.

Maintenant, je les vois, III, Juliette Paulet – Dans le cadre de l’exposition collective « Trames » / Librairie Maupetit (Marseille) – Jusqu’au 14 octobre 2023

Vous venez de lire la chronique résonance #5. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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