Les silences des pères (Rachid Benzine)

Jan Joris van Vliet, Bust of an old man (d’après Rembrandt), 17ème siècle

Le livre en quelques mots

Amine apprend la mort de son père, qu’il n’a pas vu depuis une vingtaine d’années. En vidant l’appartement paternel, il découvre une série de cassettes : la correspondance sonore que son père a entretenue avec sa famille restée au Maroc. Il entreprend alors de rencontrer celles et ceux qui ont côtoyé son père, une façon de reconstituer la vie de cet homme qui lui était resté inconnu de son vivant.

Un très beau livre, touchant. Il résonne, ô combien, avec ma pratique de biographe, et mes réflexions sur la transmission. Je partage ici ces résonances.



Résonance 1 · Un autre éclairage sur le silence de nos aïeux

Je pense à ce silence parfois opposé aux enfants et petits-enfants qui désireraient mieux connaitre la vie de leurs parents, grands-parents. Un silence vécu comme une carence, une lacune, un manque… Les silences des pères appréhende le silence avec nuance et éclaire ce qui peut en constituer le relief : au-delà de ce « creux » auquel il est souvent réduit, se pourrait-il qu’il soit aussi « plein » ? Mais de quoi ?

Rachid Benzine nous livre une piste à travers les mots du personnage de Driss Fnine. Celui-ci raconte à Amine comment lui et le père d’Amine ont été recrutés au Maroc pour travailler dans les mines du nord de la France, et de quelle dureté cette période a été faite.

« Et tu sais pourquoi les jeunes ils ne connaissent plus ces histoires ? Parce que les vieux comme ton père, ils ont voulu que toutes les souffrances, tout ce qu’ils ont subi, s’arrêtent avec eux. Ils voulaient vous en préserver. Pour que vous soyez libres de réussir votre vie, sans rancœur, sans amertume. »1BENZINE R., Les silences des pères, Seuil, 2023

Plus tard dans le livre, Amine découvre à travers une nouvelle cassette un appel à l’aide de son père à son propre père, alors qu’il vient de perdre un fils.

« Il est mort, papa. Un accident. En moto. Je suis détruit. Mon amour ne s’est pas reporté sur mes autres enfants. Je leur donne déjà tout mon cœur. Je ne peux rien leur offrir de plus si ce n’est le silence de mes souffrances. J’espère que ce silence les protègera de ce que j’ai subi, de ce que je ressens. (…).»2BENZINE R., Les silences des pères, Seuil, 2023

On peut le lire à travers ces deux extraits : Rachid Benzine propose l’hypothèse d’un silence protecteur, généreux, révélant le paradoxe d’une privation qui se voulait un don. Même si ce silence reste douloureux pour ceux qui ont eu à le subir, cette possibilité aide à mieux comprendre et regarder avec plus de douceur ces silences de nos aïeux.

De plus, le livre ouvre un chemin d’espoir : il est possible d’accéder à cette histoire tue par nos parents, même après leur disparition.

Résonance 2 · L’enquête biographique, une transmission coconstruite entre vivants et défunts

La correspondance sonore fournit des indices à Amine, qui se lance ensuite sur les traces de celles et ceux qui ont connu son père, dans le nord, l’est et le sud de la France. Un travail qui peut s’apparenter à une enquête.

Cette enquête résonne avec le travail d’exploration auquel se prêtent les survivants de défunts qu’évoque Vinciane Despret dans son ouvrage Les morts à l’œuvre3DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023. Dans ce livre, la philosophe va à la rencontre de personnes qui ont en commun d’avoir commandé une œuvre parce que quelqu’un était mort, brutalement et injustement. Elle nous offre le récit de cinq commandes, qui sont autant d’enquêtes et d’œuvres. Une chose qui m’a marquée dans cet essai était que les vivants, par l’enquête qu’ils mènent pour savoir ce que le(s) mort(s) aurai(en)t voulu, participent à l’héritage, l’informent. Le processus de commande fait ainsi déborder l’héritage de ses frontières et orientation habituelles. D’ordinaire placé sous le signe de l’unilatéralité (un défunt qui laisse quelque chose à sa mort) et de la stabilité (un patrimoine laissé à un instant T), l’héritage se fait ici processus : long, mobilisant l’interaction avec d’autres parties prenantes (médiateur, artiste…), il est bien plus une route incertaine qu’un chemin stable. Au terme de la traversée, quand l’œuvre est là, les commanditaires sont changés.

Il me semble que c’est ce qui se produit aussi chez Amine, le héros du livre. Il ressort transformé de cette enquête, la recherche des traces biographiques de son père ayant constitué une forme d’initiation.

Cette enquête réveille chez moi le désir d’explorer cette forme qui ne m’a jamais été commandée, mais que j’aimerais beaucoup expérimenter : une biographie posthume. Une fratrie, par exemple, qui ferait le portrait d’un parent aujourd’hui disparu. Une façon d’offrir à un défunt un supplément biographique, pour le dire avec Vinciane Despret :

« L’œuvre (…) représente quelque chose de la vie de celui ou celle qui n’est plus, au double sens d’une représentation et d’une manière de permettre de se re-présenter, d’être à nouveau présent. »4DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023

Résonance 3 · La correspondance sonore, matériau précieux de transmission

À la manière de Willy Oddó, musicien et chanteur du groupe de musique chilien Quilapayún qui avait enregistré ces cassettes de l’exil dont Frédérique Pressmann a tiré un touchant documentaire sonore5Les cassettes de l’exil. De Paris à Santiago du Chili, une correspondance au temps de Pinochet, Une création sonore de Frédérique Pressmann, Réal. Clémence Gross, L’expérience, France Culture, 2024, le père d’Amine a entretenu une correspondance sonore avec ses parents restés au Maroc.

Je pense à ces archives sonores, ces nombreuses cassettes qui « dorment » dans des cartons. Elles sont rangées là quelque part, dans des placards, des greniers. Et nous nous interrogeons : que faire de ces archives ? Comment les mettre en mouvement ?

J’ai depuis quelques mois cette idée : pourquoi ne pas tisser ces enregistrements du passé avec un récit de vie sonore ? Si ce questionnement fait écho, je suis à votre écoute.


Les silences des pères, un livre de Rachid Benzine, Seuil, 2023

Vous venez de lire la chronique résonance #31. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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