Quand les femmes vieillissent (Johanna Bedeau)

Alice Neel, Autoportrait, 1980 (détail), Smithsonian Institution, National Portrait Gallery

Le documentaire sonore en quelques mots

Écouter la série documentaire « Quand les femmes vieillissent » est d’abord une expérience sensible, celle de se laisser happer par les voix, des voix qui nous racontent le vieillissement. Johanna Bedeau propose une mosaïque de témoignages et de poésie, non pour expliquer, mais pour refléter ce mouvement, par la parole de celles – connues ou inconnues du grand public – qui le vivent.

Cette approche non didactique impressionne plus qu’elle ne cherche à démontrer, c’est là toute sa beauté, et sa force. Je vous livre ici mes impressions.



« Ce n’est pas la vieillesse qui est laide, mais le regard de notre société sur elle »

À l’écoute des récits de Corinne et Nadine, j’ai été frappée par la sévérité avec laquelle elles jugeaient leur corps vieillissant, un âgisme1Concept forgé en 1969 par le gérontologue états-unien Robert Butler, l’agisme désigne tout discrimination, ségrégation, stigmatisation ou mépris fondées sur une généralisation abusive et exagérée des effets du vieillissement (source : Wikipédia) intériorisé que le documentaire décrypte par petites touches.  

Un imaginaire collectif qui puise dans des représentations peu flatteuses

Un détour par l’histoire de l’art s’avère précieux pour réaliser à quel point l’imaginaire collectif s’est nourri de représentations monstrueuses de la vieille femme.

Quentin Metsys, La duchesse laide, v. 1513

Nadeije Laneyrie-Dagen, historienne de l’art, nous guide à travers différentes œuvres, en commençant par des tableaux peints au XVIème siècle. Elle parle de la façon dont l’iconographie de la sorcière a imprégné la représentation de la vieille femme ; en raison de l’écart d’âge entre époux, la femme qui atteignait la vieillesse était souvent veuve, et dès lors doublement libérée du joug parental et conjugal. Dans une société patriarcale, l’amalgame entre cette femme incontrôlée et la sorcière est incontournable.

Albrecht Dürer, La Sorcière, v. 1500

Il faut attendre la deuxième moitié du XXème siècle qui voit les femmes prendre leur place en tant qu’artistes pour que d’autres représentations émergent.  

La peur de la mort en embuscade

La peur de la vieillesse voisine une autre peur : celle de la mort. Notre société contemporaine, qui a rendu la mort obscène (littéralement « en dehors de la scène »)2Valéria Milewski, Faire le récit de soi et rester vivant ? La biographie hospitalière, un récit de soi face à la maladie grave, in Jusqu’à la mort accompagner la vie 2016/3 (N° 126) 2016/3 (N° 126), Presses universitaires de Grenoble, ne pouvait réserver un sort plus enviable à la vieillesse. L’auteure et sociologue Noëlle Châtelet le dit dans le deuxième épisode : « La vieillesse est d’autant plus difficile à vivre qu’elle contient cette angoisse [de la mort], qu’elle nous l’impose. » ; Catherine Vincent l’affirme elle aussi, qualifiant la vieillesse d’antichambre de la mort : « Voir les autres vieux, c’est l’avenir qui passe, cela fait partie des grandes craintes, d’où ce déni. »

Quand le regard de la société… se fait absence de regard

Véronique Fournier, médecin à la retraite et co-fondatrice du CNaV (Conseil national autoproclamé de la vieillesse) aborde quant à elle le sujet de l’invisibilité des femmes vieillissantes : « l’invisibilité tient beaucoup au paraitre, à l’apparence. Une des premières expériences de ce vieillissement à travers le regard de la société se produit quand on n’a moins d’hommages dans la rue. La femme est un objet de désir tant qu’elle est capable de reproduire, et fertile. »

Véronique Fournier voit néanmoins dans cette disparation une possibilité, celle d’inventer une autre façon d’exister au monde, autrement que par son apparence, sa capacité à séduire et à être désirable. Le vieillissement serait-il un mouvement de libération ?

Sommes-nous notre âge ?

Dans une société volontiers essentialisante et friande de catégories, nous sommes souvent réduits à notre âge. Cette assignation n’est pas sans causer des discordances. Est-il possible d’en sortir ?  

Discordance entre ressenti intérieur et image renvoyée par le miroir

Noëlle Châtelet relève la discordance entre le sentiment que l’on a de son visage – d’être encore jeune à l’intérieur -, et cette image qui apparait dans le miroir, image étrangère, voire hostile.

Francisco de Goya, Les Vieilles ou Le Temps, 1808-1812

Pour combler cet écart, certaines auront recours à la chirurgie esthétique. D’autres résoudrons cette discordance en refusant de se laisser réduire à leur âge.

« Je suis tous les âges de ma vie »

Noëlle Châtelet affirme cette continuité de l’être : « Ne pas se voir comme « je suis vieille aujourd’hui » mais « je suis tous les âges de ma vie ».  Je suis encore l’enfant que j’ai été, je suis la mère qui a donné naissance à Antoine, je suis celle qui a pleuré François Châtelet, je suis celle qui a écrit tel livre, puis tel autre, je suis celle qui vit dans cette maison, je suis celle qui veut encore faire des choses de moi et pas seulement pour moi, mais aussi pour les autres. »

Laure Adler – que l’on retrouve dans le documentaire à travers sa contribution au projet Télé Vioc – l’exprimait aussi dans son ouvrage « La voyageuse de nuit » : « Chacun d’entre nous ne se réduit pas à l’âge qu’il a. Nous pouvons d’ailleurs, dans une même journée, avoir plusieurs âges. Dans notre for intérieur, et même si la société nous adresse sans arrêt des signaux d’alerte nous assignant à notre âge, nous pouvons nous en échapper et, le plus généralement, nous le faisons pour vivre ce que le présent nous propose. »3Laure Adler, La voyageuse de nuit, Grasset, 2020

La vieillesse vue autrement qu’au prisme de la déficience et du déclin

Le vieillissement est le plus souvent décrit par les pertes et renoncements qu’il suppose, trop rarement par ce qu’il apporte et permet. Le documentaire nourrit cette vision inhabituelle.

La vieille femme comme matriochka de l’expérience humaine

L’auteure Lætitia Vitaud met en avant l’universalité de la figure de la vieille femme : telle une matriochka, elle contient une multitude d’expériences humaines :

  • les différentes versions d’elle-même (la jeune fille, la mère, la femme qui a exercé un ou plusieurs métiers, l’amante, la grand-mère…)
  • les vies qu’elle a côtoyées par le soin des autres, des enfants, des ainés, d’autres membres de la communauté.
  • les vies dépeintes dans les fictions dont elle s’est nourrie (les femmes âgées sont les lectrices de fictions par excellence)

Dans sa nouvelle « La vieille dame et l’espace »4« La vieille dame et l’espace » (1976) de Ursula K. Le Guin,, in « Danser au bord du monde » (Ed. de l’éclat, 2020) dans une traduction d’Hélène Collon ; la nouvelle est narrée par Lætitia Vitaud dans le troisième épisode de la série documentaire. (1976), Ursula K. Le Guin met en scène cette universalité :

« Imaginons que se pose sur terre un vaisseau spatial avec à son bord de bienveillants habitants de la quatrième planète d’Altaïr, et que le commandant de bord déclare : « Nous avons de la place pour 𝑢𝑛 passager ; voulez-vous nous confier un seul être humain, afin que nous conversions à loisir durant notre long voyage de retour, et apprenions de cet individu représentatif de votre espèce tout ce qu’il y a à en savoir ? » La plupart des gens recommanderaient un jeune homme courageux et méritant, brillant, instruit et en excellente forme physique.

(…)

Moi, j’irais au grand magasin du coin ou au marché du village, et je choisirais une vieille dame, en tout cas plus de soixante ans – celle qui tient le stand de bijoux fantaisie ou de noix de bétel, par exemple.

(…)

Elle a travaillé dur toute sa vie à assurer toutes sortes de tâches subalternes – faire la cuisine et le ménage, élever des enfants, vendre des bibelots qui décorent ou font plaisir. Elle a été vierge, il y a longtemps, puis sexuellement puissante et fertile ; après quoi elle est passée par la ménopause. Elle a donné la vie et affronté la mort plusieurs fois – en même temps.

(…)

Le problème c’est qu’elle n’aura pas très envie de se porter volontaire. « Qu’est-ce qu’une vieille comme moi irait faire sur Altaïr ? » dira-t-elle.

(…)

On aura du mal à lui expliquer que si elle a été choisie, c’est justement parce que seul peut représenter fidèlement l’humanité un être ayant ressenti, accepté, et mis en actes la totalité de l’expérience humaine, dont la principale caractéristique est le changement. « Moi ? »  demandera-t-elle avec un soupçon de malice. « Mais je n’ai jamais rien fait ! » »

Davantage de…

… Liberté

En évoquant sa vie actuelle, quelques années après la mort de son époux Bruno Latour avec lequel elle aura vécu cinquante-deux ans, Chantal Latour dit : « J’ai l’impression surtout d’avoir retrouvé ce que j’étais, puisque je suis la même que quand j’avais quinze ans, et je trouve qu’une vieille femme indigne, c’est génial. Je suis [la même qu’]à quinze ans, mais en même temps je suis complètement augmentée, c’est assez drôle à dire mais… Je suis la même, augmentée. »

Si la vieillesse est l’acceptation de pertes successives, elle pare celle qui la vit de nouveaux attributs, comme en témoigne Nadine, quatre-vingt-quatre ans, dans le deuxième épisode : « Ça vous donne des tas de droits : j’entre dans des colères noires par exemple. Il y a une grande liberté qui va avec la vieillesse. »

Cette liberté doit cependant être défendue, car elle peut être retirée à celles et ceux qui sont jugés inaptes à décider pour eux-mêmes, surtout quand ils sont atteints de troubles cognitifs. Le documentaire évoque d’ailleurs des initiatives collectives qui se battent pour cette liberté de faire des choix pour soi. Il présente également un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), la résidence de Kersalic à Guingamp, qui place le libre-arbitre des habitants (et non simplement « résidents », la directrice voyant dans ce qualificatif le moyen de dire leur citoyenneté) au cœur de son projet.

… Fantaisie

Brigitte Fontaine et Lola Miesseroff nous régalent de leur impertinence. Dans le deuxième épisode, on écoute avec jubilation Brigitte Fontaine lire un extrait de son recueil « Fatrasie » (Le Tripode, 2023), et c’est son irrévérencieux « Prohibition » (issu de l’album éponyme paru en 2009) qui marque l’envol de la série documentaire vers sa fin. Toutes deux ouvrent la voie d’un possible, celui de se jouer du vieillissement, d’en rire.

Couverture de « Fatrasie », un recueil de Brigitte Fontaine paru aux éditions Le Tripode, en 2023

La vieillesse, modèle pour un rapport au monde plus humain ?

La vieillesse nous concerne toutes et tous, non seulement parce que le vieillissement commence dès la naissance5C’est ce que dit Mathilde dans le troisième épisode : On croit que la vieillesse arrive. C’est une illusion : depuis la naissance on vieillit., mais aussi parce qu’elle pourrait nous inspirer : et si nous prenions les figures imposées de la vieillesse – fragilité, lenteur, sensations accrues du corps – comme modèles ?

Accueillir la vulnérabilité

La sociologue Rose-Marie Lagrave s’interroge : alors que la fragilité de l’enfant est accueillie et protégée, pourquoi celle des vieux est-elle à ce point repoussante ? La fragilité, la vulnérabilité, la lenteur, en bref « tout ce qui a mauvaise presse dans une société capitaliste » dit-elle, pourraient nous aider à construire une société plus humaine. 

Renouer avec nos corps

Rose-Marie Lagrave constate que le féminisme ne s’est pas emparé de la question de la vieillesse. De la même manière, il a longtemps dévalorisé le corps féminin, celui à qui les femmes avait été longtemps réduite, et dont il fallait pour cette raison se débarrasser. C’est pourtant bien par nos corps que nous traversons nos vies : n’est-il pas le nœud singulier de notre rapport à nous-même et au monde ?6Camille Froidevaux-Metterie, Un corps à soi, Seuil, 2021 (Quatrième de couverture)

« Un corps vieillissant, c’est un corps que je commence à sentir, que je ne peux plus oublier. Alors que quand on est jeune, on ne pense pas à son corps ! C’est un corps qui ralentit, c’est un sommeil qui n’est plus celui de nos vingt ans, c’est savoir qu’il y a des choses qu’on commence à ne plus pouvoir faire. » dit Catherine Vincent.

Un corps qui se rappelle à nous… Et si nous pouvions, à tout âge, nous relier à nos corps, leurs messages, leur mémoire ?

La revendication du corps féminin vieillissant est aussi le fait d’artistes femmes, par des autoportraits ou des portraits contrôlés par elle. Sont évoqués dans la série des portraits de Louise Bourgeois et de Georgia O’Keeffe. Elles osent le gros plan et le noir et blanc, sans concession sur les reliefs de leur visage que sont les rides. Incarneraient-elles ainsi cette beauté dionysiaque qu’évoque Aude Lamorelle dans le premier épisode ?

« Tant qu’on vit dans cette idéalisation apollinienne de la jeunesse, faite de maîtrise, de perfection des formes, on ne peut pas voir la beauté dionysiaque du vieillissement. Cette beauté à la fois tragique et joyeuse, parce qu’elle célèbre la vie malgré la conscience du temps. »

Louise Bourgeois, New York, 1996, © Oliver Mark

« Quand les femmes vieillissent » ouvre le regard… La vieillesse n’est plus perçue comme la dernière phase d’une vie, mais plutôt comme un moment, celui d’une transmission.

Aude Lamorelle le dit : « La vie dépend de la mort pour se renouveler. Sans la disparition des générations, il n’y aurait ni transmission ni adaptation, pas de survie de l’espèce. Le corps vieillissant ne porte pas seulement la trace de la fin, mais aussi la preuve que la vie a circulé, qu’elle a été transmise. C’est peut-être là qu’on peut voir une forme de beauté, une beauté qui n’est pas dans la promesse de durer, mais dans le fait d’avoir traversé la vie, d’avoir transmis d’une manière ou d’une autre, d’ouvrir la place au suivant ».

Cette vision de la continuité de la vie à travers les générations, je l’avais approchée à la lecture de « Le passé à venir » de l’anthropologue Tim Ingold, auquel le documentaire offre un écho poétique. Tim Ingold proposait l’image de la corde pour penser l’idée de générations et de continuité de la vie : les brins de la corde étaient autant de vies humaines s’enroulant les uns sur les autres. Noëlle Châtelet évoque dans la série les cheveux de sa mère, qu’elle a conservés, et mêlés à ceux de son fils et ses petites-filles. Magnifique image7Je vous invite à l’écoute de cet extrait, magnifique. (Episode 2, 30’46) que celle de ces générations tressées ensemble.


Quand les femmes vieillissent, une série documentaire de Johanna Bedeau, réalisée par Angélique Tibau (LSD La Série Documentaire, France Culture, 2026)

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    Concept forgé en 1969 par le gérontologue états-unien Robert Butler, l’agisme désigne tout discrimination, ségrégation, stigmatisation ou mépris fondées sur une généralisation abusive et exagérée des effets du vieillissement (source : Wikipédia)
  • 2
    Valéria Milewski, Faire le récit de soi et rester vivant ? La biographie hospitalière, un récit de soi face à la maladie grave, in Jusqu’à la mort accompagner la vie 2016/3 (N° 126) 2016/3 (N° 126), Presses universitaires de Grenoble
  • 3
    Laure Adler, La voyageuse de nuit, Grasset, 2020
  • 4
    « La vieille dame et l’espace » (1976) de Ursula K. Le Guin,, in « Danser au bord du monde » (Ed. de l’éclat, 2020) dans une traduction d’Hélène Collon ; la nouvelle est narrée par Lætitia Vitaud dans le troisième épisode de la série documentaire.
  • 5
    C’est ce que dit Mathilde dans le troisième épisode : On croit que la vieillesse arrive. C’est une illusion : depuis la naissance on vieillit.
  • 6
    Camille Froidevaux-Metterie, Un corps à soi, Seuil, 2021 (Quatrième de couverture)
  • 7
    Je vous invite à l’écoute de cet extrait, magnifique. (Episode 2, 30’46)

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