
- Le film en quelques mots
- Résonance 1 · Le récit d’une vie marquée par l’exil, un récit particulier
- Résonance 2 · La question de la langue dans l’expression des souvenirs
- Résonance 3 · La représentation graphique des souvenirs
- Résonance 4 · L’importance de la confiance pour livrer récit
- Résonance 5 · Les effets libérateurs de l’expérience biographique
Le film en quelques mots
Film documentaire d’animation, Flee raconte l’histoire vraie d’Amin, un Afghan qui a dû fuir son pays à la fin des années 80, alors qu’il n’était qu’un enfant. Trente ans plus tard, installé au Danemark avec son compagnon, il raconte à son ami de lycée sa véritable histoire pour la première fois : de ses premiers pas en Afghanistan jusqu’à son arrivée au Danemark en tant que mineur non accompagné…
Une mine d’or pour celles et ceux qui s’intéressent aux récits de vie, de vies marquées par l’exil en particulier.
Je livre ici une chronique éclairée par le regard de Vera Tsenova, qui signe le chapitre « La migration comme expérience, l’immigration comme récit » dans l’ouvrage « 11 films pour comprendre la psychologie inter et transculturelle » dirigé par Lionel Souche1SOUCHE L. (Dir), 11 films pour comprendre la psychologie inter et transculturelle, éditions In Press, 2024.

Résonance 1 · Le récit d’une vie marquée par l’exil, un récit particulier
Les histoires de vie marquées par l’exil ont ceci de particulier qu’elles se caractérisent par un changement de contexte culturel… Une rupture que le fait de se raconter dans des conditions favorables (voir la résonance 4 sur la confiance) permet en partie de dépasser.
« C’est l’histoire qui assure cette continuité dans le temps car elle est le gardien du changement au sens de Ricoeur (1983). »2TSENOVA V., La migration comme expérience, l’immigration comme récit, in SOUCHE L. (Dir), 11 films pour comprendre la psychologie inter et transculturelle, éditions In Press, 2024
Comme on peut l’observer dans Flee, ce changement de contexte culturel produit un sentiment de perte de soi-même qui relève du traumatisme.
« L’approche interculturelle ne peut pas se passer de la notion de traumatisme. D’une part comme la conséquence d’événements d’une extrême violence vécu dans la migration (ou à l’origine de celle-ci) et d’autre part, comme la conséquence de la perte de soi-même produite par le changement de contexte culturel (et langagier) ».3TSENOVA V., ibid
Là encore, le récit de vie est secourable, nous le verrons en fin de chronique (voir résonance 5 · Les effets libérateurs de l’expérience biographique).
Résonance 2 · La question de la langue dans l’expression des souvenirs
’L’expérience de la migration d’Amin, c’est aussi celle du changement de langue : dari, russe, danois…
Il raconte ses souvenirs d’enfance en danois, dans une autre langue que celle par laquelle il a découvert le monde enfant. Une question surgit : peut-on raconter son enfance dans une autre langue que celle par laquelle on l’a vécue ?
On connait le rapport étroit entre lieux et langue. La philosophe Joëlle Zask y a consacré un chapitre entier dans son essai « Se tenir quelque part sur terre – Comment parler des lieux qu’on aime »4ZASK J., Se tenir quelque part sur la terre, Comment parler des lieux qu’on aime, Premier Parallèle, 2023, Chapitre « Des lieux et des langues » (pp 79 à 90).
« Les lieux aimés sont des lieux parlés qui vous parlent. Celui qui vous importe est inséparable de la langue qui organise la vision que vous en acquerrez. »5ZASK J., ibid
Pour autant,
« l’individu va développer sa pensée, ses compétences, ses facultés tout en apprenant à parler auprès de sa communauté de vie, mais cela ne fait pas de lui le prisonnier de sa langue. Il en est l’acteur plus que le récipiendaire. Bien qu’il ne puisse faire ce qu’il veut de sa langue (décider d’appeler un chat un chien) il n’est pas pour autant ventriloqué par sa langue, qui lui offre une immense latitude d’usages. »ZASK J., ibid
En tant que biographe, j’ai pu constater cette latitude d’usages lorsqu’il m’est arrivé de recueillir le récit de vie de personnes qui avaient connu un exil. Le moment de raconter l’enfance est alors souvent propice à l’utilisation de mots de la langue maternelle. Ces mots sont parfois redécouverts alors que le narrateur les pensait logés dans un recoin inaccessible de la mémoire.
Résonance 3 · La représentation graphique des souvenirs
Le film « Flee » s’ouvre sur le premier entretien de recueil de l’histoire de vie d’Amin. Son « ami-biographe » lui propose de fermer les yeux, comme pour mieux retrouver les images qui l’amèneront à raconter. Pour évoquer cette plongée dans les souvenirs d’Amin, le film propose trois types d’images différents : des images esquissées, des dessins animés comme ceux figurant le présent et de véritables images d’archives.
Cette diversité est parlante. Plusieurs fils, plusieurs couleurs… Les souvenirs sont à l’origine d’émotions différentes, sont faits d’une matière plus ou moins dense et précise, « comme si la narration des événements du passé ne pouvait pas suivre une seule et même trajectoire, mais qu’elle se présentait comme un patchwork de morceaux d’histoire qui donnait au récit une forme vivante. »6TSENOVA V., ibid

Cette diversité des images reflète peut-être aussi la représentation que se fait « l’ami-biographe » de ce qui lui est raconté. Les scènes esquissées qui racontent des épisodes violents du vécu d’Amin sont peut-être la façon dont l’ami se représente cette violence, l’esquisse permettant d’atténuer le trouble.
Résonance 4 · L’importance de la confiance pour livrer récit
Amin fait confiance à son ami. C’est pour cela qu’il accepte de raconter sa véritable histoire, différente de celle qu’il a racontée jusqu’à présent, celle qui lui avait été dictée par le passeur payé par sa famille pour rejoindre l’Europe.
« Pour le héros du film est venu le temps de raconter la vraie histoire de son immigration quand a émergé ce sentiment de confiance, si important pour ne pas se sentir trahir sa propre existence. »7TSENOVA V., ibid
Jean-François Le Corre, producteur de « Flee » évoque ce pacte de confiance entre Amin et Jonas Poher Rasmussen :
« Amin a accepté de raconter son histoire, très dure, à son ami de lycée sous réserve que son anonymat soit respecté… Jonas Poher Rasmussen a réussi quelque chose d’assez incroyable, Amin s’est confié avec une grande générosité et a livré des informations qu’il gardait au plus profond de lui sur sa vie de famille, sa prise de conscience sexuelle, sa vie amoureuse… Il a pu s’ouvrir à la confidence grâce à un anonymat total qui le préserve lui, sa famille et le compagnon qu’il va épouser. Cet anonymat, qui était au cœur du contrat moral de départ, imposait un choix narratif et le réalisateur a judicieusement opté pour le cinéma d’animation ! »8« Flee », alliance parfaite de l’animation et du documentaire, article paru dans Mediakwest #46, disponible en ligne
En tant que biographe, je suis sensible à ces choix narratifs qui permettent de respecter le pacte entre biographe et biographié. Dans Flee, il est question de respecter l’anonymat, ce qui est rarement le cas dans ma pratique. Mais la fidélité au narrateur peut impliquer bien d’autres attentions, comme veiller à ce que l’écriture respecte le souhait exprimé par le narrateur que tel ou tel événement soit exprimé avec pudeur.
Résonance 5 · Les effets libérateurs de l’expérience biographique
« Celui qui raconte l’immigration exerce un contrôle sur l’évènement par ce pouvoir de définition que donne le langage. Le caractère herméneutique de l’événement déploie de nombreuses possibilités de mise en sens de la migration. Il dessine des chemins de compréhension d’un mouvement qui va vers Soi. De ce que veut dire partir et quitter vers ce que voudrait dire arriver et rencontrer. Dans ce sens la narration possède une fonction fondamentale. Elle permet de façonner l’histoire de vie afin que des événements soient perçus comme maitrisables par son narrateur. »9TSENOVA V., ibid
Je l’écris souvent dans mes articles : le processus biographique – dans le cadre où je l’exerce – n’a pas pour objectif de soigner. Il peut néanmoins faire naître des effets thérapeutiques.
Un très bel exemple nous est offert par Flee. Au terme de sa traversée biographique, Amin va vers sa vie et accepte d’arrêter de fuir10Le verbe to flee, en anglais, signifie « fuir »..
Flee, film documentaire d’animation réalisé par Jonas POHER RASMUSSEN, Danemark, France, Suède, Norvège, 2020 (90 minutes)
Vous venez de lire la chronique résonance #29. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :



