Se souvenir de Sam (Antoine Tricot)

Image issue du site www.antoinetricot.com

Le doc sonore en quelques mots

Antoine Tricot nous entraîne sur les traces de Sam(uel) Mandelbaum, artiste et ami de sa grand-mère Alice Colanis. Celle-ci l’avait perdu de vue au milieu des années 60 et avait cherché trente ans plus tard à en savoir plus sur sa mort. En écho à ces recherches, et parce qu’il en fait la promesse à Alice, A. Tricot s’engage dans une enquête sur ce que fut la vie de cet homme.

Le personnage de Sam se compose et s’étoffe au fil des épisodes, et nous rencontrons peu à peu un homme dont l’identité ne saurait se réduire à son statut de rescapé d’Auschwitz. A travers lui, nous visitons par ailleurs des pans historiques méconnus, tels que le monde des peintres yiddish de l’École de Paris et du Montparnasse de l’Entre-deux-guerres, la résistance trotskiste…

Très beau documentaire, sensible, qui propose une réflexion à plusieurs niveaux sur la mémoire et l’identité, avec, notamment, les éclairages de Ivan Jablonka et Elissa Mailänder.

Résonance 1 · Sauver de l’oubli un être à la fois singulier et inscrit dans son temps

« Sommes-nous un rêve ? Un être humain est-il à ce point devenu une ombre, l’ombre d’une ombre, avec personne pour se souvenir de son histoire ? »

Ce sont les mots d’Alice Colanis dans le portrait qu’elle dresse de Sam en 1998 dans Les Temps Modernes. Vingt-cinq ans plus tard, A. Tricot fait écho à cette interrogation poétique en se livrant à une enquête, dont Ivan Jablonka pointe deux écueils :

• Le premier serait de bâtir une micro-histoire intime et familiale, qui n’aura d’intérêt que pour le cercle privé.

• Le deuxième écueil consiste dans ce qu’I. Jablonka nomme « la religion de l’unique », en l’occurrence ici croire que Sam était unique. Or, celui-ci s’inscrit dans une histoire plus vaste. Il est de ceux qui tentent de refaire leur vie après leur retour de déportation. Il fait également partie de ces peintres qui, dans les années 50 et 60 s’inspirent du fauvisme et du cubisme, se nourrissent du jazz. Sam est à l’intersection de ces deux mondes.

Résonance 2 · Histoires entretissées : quand l’évocation de la vie d’un être nous donne accès à d’autres histoires

Si Sam est bien le personnage principal du documentaire, son histoire croise d’autres histoires : celle de la famille de l’auteur, mais aaussi l’Histoire avec un grand H. J’ai appris beaucoup :

  • le monde des peintres yiddish de l’École de Paris et du Montparnasse de l’Entre-deux-guerres,
  • la résistance trotskiste,
  • le rôle des auberges de jeunesse dans la résistance,
  • la vie en déportation,
  • l’histoire du groupe politique Socialisme ou Barbarie,
  • les protocoles d’expérience menés à l’hôpital Sainte-Anne à Paris par certains psychiatres avec des artistes pour évaluer les effets des drogues hallucinogènes sur la création artistique.

Résonance 3 · La tentation de réduire un être à son traumatisme

Interrogé par A. Tricot, Ivan Jablonka attire son attention sur le fait que Sam a eu une vie avant son arrestation en 1944. En effet, il a alors 20 ans. I. Jablonka invite l’auteur-enquêteur à porter son regard au-delà de l’identité qui semble la plus évidente, la plus écrasante, celle de rescapé d’Auschwitz.

Le documentaire ne cesse ensuite d’étoffer l’identité du personnage, suggérant que Sam ne saurait être réduit à ce statut de victime de la Shoah.

Résonance 4 · La fragilité des souvenirs

« Les souvenirs sont étranges… Nos mémoires les classent, les stockent, les déforment. Puis, nous nous les passons de génération en génération, oubliant même qu’ils sont partiels et déformés. »

Antoine Tricot

A la genèse de ce documentaire, un souvenir persistant, logé dans une mémoire vacillante, « étiolée », dit A. Tricot : alors même qu’elle a tout oublié de ses engagements féministes et de son passé d’artiste, Alice se souvient de Sam (l’entendre exulter, dans l’épisode 1 quand elle aperçoit la photo de son ami est une merveille).

Le documentaire invite ensuite des personnes à témoigner, dont certaines, très âgées, tentent de se souvenir avant d’emporter définitivement cette mémoire. C’est toute la beauté de ce documentaire dont l’enquête et ses attributs tangibles (méthode, archives…) ne masquent pas le caractère fragile et incertain.

Résonance 5 · Ne pas « aplatir les contradictions » d’une vie

A. Tricot s’interroge en fin de documentaire sur le rapport aux femmes qu’entretenait Sam : son côté « séducteur » ne pourrait-il pas aujourd’hui être qualifié de problématique?

L’historienne Elissa Mailänder l’invite à prendre de la distance. Selon elle, il ne faut pas chercher à « aplatir les contradictions » des êtres, elle invite au contraire à travailler avec ces ambivalences. Elle évoque Ruth Klüger, rescapée d’Auschwitz qui témoigne de son expérience dans un livre qui s’intitule précisément « Refus de témoigner ». Des bourreaux, on attend qu’ils se repentissent – ce qu’ils font rarement -, et des victimes, on présume qu’elles sont humanistes, respectueuses vis-à-vis de l’autre et sans faille. R. Klüger brise notre horizon d’attente, elle dit : Auschwitz n’était pas une école d’humanité, je n’ai rien appris. Quant à Sam, il n’a pas à être irréprochable.

Résonance 6 · Un portrait sensible

L’auteur s’interroge en début de documentaire : « j’ai peur de ne réussir à esquisser qu’un portrait froid, bureaucratique de la vie de Sam ». En effet, les premières sources dont il dispose sont des documents administratifs.

Pourtant, Se Souvenir de Sam dresse du peintre oublié un portrait infiniment sensible. Quatre éléments y concourent selon moi :

  • Le choix de ne pas gommer les contradictions de Sam
  • La qualité de la parole des personnes que A. Tricot choisit d’interroger – témoins ou spécialistes des questions soulevées –. Celle-ci donne à voir l’environnement dans lequel a évolué Sam : on voit surgir les couleurs, les reliefs, tout un paysage sensible.
  • La parole directe de deux personnes – la grand-mère et la mère de l’auteur – ayant connu Sam de son vivant.
  • Un auteur qui parle en première personne et qui doute, partage ses questions sur le portrait qu’il est en train de dresser.

Résonance 7 · Pourquoi raconter cette histoire ? (et pour qui ?)

Antoine Tricot pose cette question à Ivan Jablonka au début du documentaire. L’auteur d’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus répond qu’il fait cela pour ce qu’il nomme la « grande famille » : sa famille, mais aussi les déportés, enfants et petits-enfants de déportés, ceux qui ont été en deuil après la deuxième guerre mondiale, ceux dont la famille a été mutilée par une disparition.

Il compare ce travail de mémoire aux margelles construites autour des puits, qui empêchent les vivants de tomber à l’intérieur. Il produit de l’histoire pour répondre à ce manque, pour (se) consoler de l’inconsolable, essayer de s’approcher des disparus. « On ne les rencontrera pas, on ne les rencontrera plus, mais on peut essayer de sentir la chaleur de leurs cendres. »

Se souvenir de Sam, un documentaire sonore d’Antoine Tricot, réalisé par Séverine Cassar, LSD La Série Documentaire, France Culture (2023)

Vous venez de lire la chronique résonance #4. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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