Qu’est-ce qu’une vie digne d’être racontée ?

DorotheaLange_MigratoryCottonPicker
Dorothea Lange, Migratory Cotton Picker, Eloy, Arizona, 1940

« Ma vie n’est pas assez intéressante… »

Voici une objection qui m’a régulièrement été adressée lorsque j’ai questionné mes interlocuteurs sur leur désir de raconter leur vie*… Cette phrase m’a interpelée, d’autant plus qu’elle faisait écho, sur un plan personnel : cette même affirmation, ma grand-mère l’avait brandie il y a quelques années, comme pour se défendre de mon projet de recueillir et écrire sa vie… Aujourd’hui, je voudrais comprendre, ou a minima formuler quelques hypothèses sur l’origine de cette (dé)considération.

Et pour commencer : si une vie peut manquer d’intérêt, alors qu’est-ce qu’une vie suffisamment intéressante pour mériter d’être racontée ?

Une vie intéressante, somme d’actions reconnues et saluées publiquement ?

L’intérêt d’une vie se mesurerait-elle à une quantité ? Les références que le terme « biographie » laisse dans son sillage ne me paraissent pas étrangères à cette association ; notices Wikipédia pour les uns, œuvres relatant la vie de célébrités ou de personnages ayant marqué l’histoire pour les autres : une biographie renvoie avant tout à une somme d’actions… qui bénéficient d’une reconnaissance publique.

D’où le sentiment qu’une vie suffisamment intéressante pour être racontée devrait être remplie d’accomplissements professionnels, artistiques, ou politiques : avoir fait la guerre, mené une carrière professionnelle à responsabilité, créé des œuvres saluées par la critique…

Mina Lowry, Rag Doll Nurse and Baby, c. 1936

En négatif s’imprime l’idée qu’une vie vécue sans que soit intervenue cette validation extérieure et publique serait moins éligible à la postérité. Que les femmes soient plus nombreuses que les hommes à estimer leur vie comme indigne d’être racontée paraît logique à cet égard, elles qui ont été reléguées à la sphère privée jusqu’à une période somme toute assez récente. Une relégation dont on trouve trace aujourd’hui dans l’omniprésence des femmes dans le « travail du care », qui caractérise une relation d’aide, familiale ou professionnelle. Ce travail, occulté comme tel parce qu’il serait une expression naturelle du rôle de la femme, échappe typiquement à la valorisation et la reconnaissance publique 1Pour aller plus loin (par exemple) : BENELLI N., MODAK M., Analyser un objet invisible : le travail du care, in Revue Dans Revue française de sociologie 2010/1 (Vol. 51)… Et pourrait faire dire à celles qui le pratiquent, qu’il n’y a là rien d’intéressant à raconter…

L’impossibilité de s’imaginer à la place du protagoniste

Autre cause possible : ces personnes qui estiment leur vie indigne d’intérêt ne s’identifient pas au profil du personnage principal d’un récit… Parce qu’elles ou ils se sentent étrangers à tout ce qui ressemble de près ou de loin au livre et à la littérature ? Peut-être. Il se peut aussi qu’ils n’aient jamais lu de récits dont les protagonistes leur ressemblent…

Ce déficit de représentation, des auteurs entreprennent de le contrer… Des auteurs comme l’écrivain Pierre Bergounioux et la réalisatrice Alice Diop par exemple. Elle filme sans relâche la banlieue qui l’a vu naitre. Lui a consacré une partie de son œuvre à donner une existence littéraire à la Corrèze, dont il est originaire et ne trouvait, enfant, aucune empreinte dans les livres. Voici ce qu’il dit de leur vocation commune :

« Nous élevons la prétention, peut-être un peu sacrilège, d’arracher à l’ombre dans laquelle ils étaient ensevelis des gens qui avaient vécu, existé, sans jamais découvrir de traces ou de reflets d’eux-mêmes et de leurs jours, aux pages des livres ou sur les images qui se succèdent sur un écran. Tous les premiers récits ne montrent que des membres des castes dominantes : des rois, des princes, des nobles combattants (…) Des pans entiers de l’humanité semblent encore rester comme aux lisières de cet ordre symbolique qui a été échafaudé dès l’invention de l’écriture.« 

Pierre Bergounioux2Voici ce que dit Pierre Bergounioux avec son parler inimitable, dans « Nous » film documentaire réalisé et écrit par Alice Diop (France – 2020)
Alice Diop et Pierre Bergounioux, dans « Nous » d’Alice Diop, 2020 (Sarah Blum)

Des œuvres et des initiatives ne cessent d’émerger, qui luttent contre l’effacement de ces vies, aussi « minuscules » soient-elles, pour le dire avec les mots de Pierre Michon3Écrivain français, auteur en 1984 de Vies Minuscules, qui, dans une démarche proche de celle de Pierre Bergounioux, ressuscite des êtres inconnus et sans histoire issus de son pays de naissance, la Creuse.… Pêle-mêle, je citerais :

  • le projet « Raconter la vie » initié par Pierre Rosanvallon, qui ouvrait la possibilité à chacun d’écrire et d’être lu, en ligne ou en librairie.4Le site internet n’est malheureusement plus en ligne…. les livres édités au Seuil sont encore disponibles : https://www.seuil.com/collection/raconter-la-vie-3873
  • les dictionnaires biographiques Maitron, qui retracent les vies de personnes engagées dans le mouvement social et ouvrier.
  • la plateforme de l’association AWARE qui met en ligne sur son site des biographies, podcasts ou recherches sur les artistes femmes.
  • et les possibilités infinies ouvertes par le documentaire sonore et les podcasts…(je citerais ici le pionnier Les Pieds sur Terre, qui ne cesse de voir grandir son audience…)
  • (n’hésitez pas à compléter cette liste non exhaustive en commentaires…)

Petit à petit se bâtit une représentation publique de ces vies ignorées. En attendant qu’elle contamine les imaginaires et permette à chacun de se projeter dans la possibilité de se raconter, une autre perspective peut déjouer cette conception d’une vie impropre au récit : considérons maintenant la question de l’intérêt d’une vie racontée… du point de vue des destinataires du récit. Par destinataires, j’entends ici l’entourage de la personne qui se raconterait. Car dans ma pratique de biographe privé, les récits de vie s’inscrivent dans une transmission : ils ont des destinataires identifiés, les petits-enfants par exemple.

Quand la banalité devient précieuse

Prenons l’exemple de Danielle, 83 ans qui se raconte pour ses trois petits-enfants, aujourd’hui âgés de 26 à 32 ans. Danielle est née en 1940. Sait-elle que quand elle évoque son quotidien de l’enfance, elle fournit à ses lecteurs des trésors d’images ? Parce qu’elles témoignent des débuts de la vie de leur grand-mère, mais aussi d’une époque. Révolue.

Les changements que nos vies ont connus entre l’après-guerre et aujourd’hui sont immenses. La lecture d’un ouvrage tel que Les Années d’Annie Ernaux permet d’en prendre la mesure. L’auteure – née comme Danielle en 1940 – nous entraîne dans un plongée vertigineuse à travers soixante ans d’histoire, de sa naissance aux années 2000 :

« On commençait d’aller à l’école avec une ardoise et un porte-mine en longeant des espaces déblayés de leurs décombres, arasés dans l’attente de la Reconstruction. On jouait au mouchoir, à la bague d’or, à la ronde en chantant Bonjour Guillaume as-tu bien déjeuné, à la balle au mur sur Petite bohémienne toi qui voyages partout, on arpentait la cour de récréation en se tenant par les bras et en scandant qui est-ce qui joue à cache-cache. On attrapait la gale, des poux, asphyxiés sous une serviette à la Marie Rose. On grimpait à la file dans le camion de la radio pour la tuberculose en gardant manteau et cache-nez. On passait la première visite médicale en riant de honte d’être juste en culotte dans une salle que ne réchauffait pas la flamme bleue courant dans un plat rempli d’alcool à brûler sur la table à côté de l’infirmière. »

Annie Ernaux5ERNAUX A. Les Années, Gallimard, 2010

L’évocation d’une expérience sensible, c’est-à-dire perceptible par les sens, aussi banale soit-elle, fournit, elle aussi, une matière précieuse aux lecteurs. Je pense ici au rituel du hammam décrit par Asma dans le livre de Claire Richard Des Mains heureuses, une archéologie du toucher, où l’auteure entreprend de raconter nos vies sous l’angle des gestes qui la composent, en explorant ce sens si particulier qu’est le toucher :

« Je te parle du hammam où on va une fois par semaine, où la petite fille de cinq ans se fait gommer par sa maman qui est enceinte et a les seins tout veineux, celui où tous les corps sont mis à nu, où tous les âges se déclinent de trois ans à quatre-vingt-dix-sept ans.(…) Mon arrière-grand-mère, c’est te dire la longévité, prend sa caisse avec son savon noir, elle me jette le savon, et elle me dit : Asma, tiens, frotte ! »

in « Des mains heureuses, une archéologie du toucher »6RICHARD C., Des mains heureuses, une archéologie du toucher, Seuil, 2023

Où le plus banal des rituels devient source d’images, de ressenti corporel, activant l’imaginaire et suscitant l’émotion des destinataires du récit…

La vie… et comment elle a été vécue

Lorsque j’ai demandé à mes interlocuteurs de se mettre à la place de celui qui reçoit la biographie d’un proche, un souhait a été souvent évoqué : celui de découvrir, au-delà de ce qui a été vécu par le parent, comment celui-ci avait vécu ces événements. Accéder aux ressentis, aux questionnements…

Lorsque le parent ne peut livrer ce récit avant de disparaître, c’est d’ailleurs ce désir de connaître ces ressentis qui active le regret, état émotionnel qui, à l’évocation de cette mémoire perdue, m’aura été le plus cité dans ces entretiens*. Car si les faits et leur chronologie peuvent se reconstituer a posteriori, la subjectivité du parent sera plus difficilement accessible après sa mort.

Ce besoin d’accéder au registre des sentiments et des émotions, mes interlocuteurs le connectent avec le souhait de comprendre les choix de leurs parents. Avec le souhait, aussi, de les voir pleinement comme des êtres humains, plutôt qu’uniquement à travers le prisme de leur fonction parentale et familiale.

Loin de la biographie factuelle et glorieuse que j’ai évoquée au début de ce texte, le récit de vie que ces lecteurs appellent de leurs vœux fait état des zones d’ombres, des faiblesses, en somme de la vulnérabilité de leurs parents…

Louise Bourgeois, Cellule (la dernière montée), 2008

Avant de m’engager dans ces entretiens autour de la transmission*, je ne m’attendais pas à découvrir cette sympathie à l’égard de la vulnérabilité. Personnellement, je m’en réjouis. Et je relie volontiers cette découverte à une invitation que je sens monter ces dernières années, celle de renouveler nos représentations et nos imaginaires collectifs à travers de nouveaux récits, pour faire face aux défis sociaux et écologiques.

À rebours de la culture du faire et de la performance, des récits biographiques sensibles qui donnent à voir l’expérience humaine dans tous ses états, y compris dans ses accents de vulnérabilité me semblent participer de ces nouveaux récits dont nous avons besoin…Des récits où toute vie est digne d’être racontée.

* Cet article s’inscrit dans une série débutée en mars 2023, inspirée par les entretiens que j’ai menés cette même année auprès de 42 personnes de tous âges et horizons : elles m’ont parlé de leur rapport à la transmission, à la mémoire, au récit de vie… À travers ces articles, mon idée est d’ouvrir un champ de réflexion plutôt que de chercher à résoudre les questions soulevées…

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    Voici ce que dit Pierre Bergounioux avec son parler inimitable, dans « Nous » film documentaire réalisé et écrit par Alice Diop (France – 2020)
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    Écrivain français, auteur en 1984 de Vies Minuscules, qui, dans une démarche proche de celle de Pierre Bergounioux, ressuscite des êtres inconnus et sans histoire issus de son pays de naissance, la Creuse.
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    Le site internet n’est malheureusement plus en ligne…. les livres édités au Seuil sont encore disponibles : https://www.seuil.com/collection/raconter-la-vie-3873
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    ERNAUX A. Les Années, Gallimard, 2010
  • 6
    RICHARD C., Des mains heureuses, une archéologie du toucher, Seuil, 2023

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