Pardonner à nos mères (Claire Richard)

Christopher, Untitled (mother and daughter), v. 1970 (détail)

Le livre en quelques mots

On croit certaines relations à l’abri du monde. Si intimes qu’elles ne pourraient être faites que de la matière des êtres qui la composent. Le lien mère-fille semble être de celles-là.

Dans son ouvrage « Pardonner à nos mères », Claire Richard ausculte ce lien et révèle la trame sociale dans laquelle il est pris, une trame qui l’affecte, le façonne, le rend parfois inhabitable…

Si elle s’appuie sur des références théoriques salutaires, elle nourrit surtout sa réflexion de récits personnels, le sien et celui des 157 femmes qu’elles a interrogées, faisant de ces vécus de filles des territoires d’expériences à explorer, utiles à chacune pour revisiter son lien à sa propre mère.



Penser le lien mère-fille, un regard nouveau

Si Claire Richard aborde frontalement ce que les relations mères-filles peuvent receler de difficile, elle le fait avec un cadrage original, qui invite à porter notre regard au-delà du duo, et à voir comment ces relations se trouvent empêtrées dans un maillage qui les dépassent.

La matrophobie ou la peur de devenir comme sa propre mère

« Les concepts sont rarement salvateurs, mais quand ils le sont, c’est une déflagration. (…) Les idées qui peuvent quelque chose pour nous ont souvent une façon de nous appeler, de déclencher une légère modification de la texture du réel : comme si les choses devenaient soudain un peu plus claires, plus nettes – plus tranchantes. »1Claire Richard, Pardonner à nos mères, Ed. Les Renversantes, 2026

Dans la première partie du livre, Claire Richard évoque sa rencontre avec des concepts qui sont venus nommer une expérience qu’elle imaginait être seule à vivre. Le premier d’entre eux est la matrophobie, concept d’abord apparu sous la plume de la poétesse états-unienne Lynn Sukenick et dont Adrienne Rich s’est ensuite emparé pour le développer dans son livre Naitre d’une femme2Aujourd’hui traduit en français sous le titre « La Maternité obligatoire. De l’expérience intime au poids de l’institution »(Ed. Hors d’atteinte, 2026): 3]

« La matrophobie (…) n’est ni la peur de sa mère, ni la peur de la maternité, mais la peur de devenir comme sa mère. Pour des milliers de filles, leur mère est celle qui leur a enseigné la compromission, la haine de soi contre lesquelles elles luttent si fort, celle à travers qui les contraintes et les dégradations associées à l’existence des femmes ont été transmises de force. Car il est bien plus simple de haïr sa mère et de la rejeter que de voir au-delà d’elle les forces qui agissent sur elle. »3Adrienne Rich citée dans Pardonner à nos mères

Quelles sont donc ces forces agissantes ? Claire Richard les nomment sans détour et analyse la matrophobie « non comme un simple conflit psychologique mais comme l’effet du patriarcat4modèle social attribuant des rôles inégaux aux hommes et aux femmes système, où le masculin incarne à la fois le supérieur et l’universel. dans les familles, et de la violence que les femmes subissent, voire reproduisent5Quatrième de couverture de Pardonner à nos mères

Le sexisme en héritage 

La relation mère-fille est le lieu privilégié de la transmission du sexisme : les témoignages que Claire Richard a recueillis racontent les mères qui se font le relais du point de vue des hommes, celles qui transmettent le sentiment d’infériorité, celles qui inculquent la haine de soi (et de son corps), celles qui condamnent la sexualité de leurs filles.

Mais il est une réalité qu’il ne faut pas omettre : ces mères ont elles-mêmes été des filles. La transmission du sexisme s’inscrit dans un héritage, potentiellement perpétué depuis des générations. Pour l’évoquer, Claire Richard forge le terme de diagonale patriarcale6à partir de ce que la psychanalyste Da’ad de Gunzbourg appelle la « diagonale des folles », une configuration où l’arrière-grand-mère, la grand-mère, la mère et la fille sont dans une diagonale qui va dans le même sens, où chacune projette en dehors d’elle-même des éléments bons ou mauvais. La psychanalyste l’évoque dans le quatrième épisode de la série documentaire « La psychogénéalogie ou l’analyse transgénérationnelle » de Bénédicte Niogret « De mère en fille » (France Culture, 2005)qui évoque une transmission intergénérationnelle oblique, que l’auteure définit ainsi : « l’encastrement des femmes dans un système de limitations, de renoncements, de rancœurs, qui se répercutent sur les générations suivantes et qu’elles ont beaucoup de mal à défaire. »7Claire Richard, Pardonner à nos mères

Martin Schweig, Sans titre (jeune femme discutant avec sa mère et sa grand-mère lors d’un bal des débutantes), 1960

La force du livre est à la fois de nommer des expériences et de leur donner chair à travers ce chœur de femmes qui ont livré témoignage. Des mots et des voix qui permettent de partager une expérience que certaines ont en commun, et de porter un regard différent sur sa relation à sa propre mère… pour peut-être même la transformer.

Panser le lien mère-fille, des chemins pluriels

Claire Richard évoque les trajets qu’elle et les filles8L’auteure relève d’ailleurs que le français différencie le garçon des fils, mais pas les filles des filles-enfants de sexe féminin, y voyant un signe possible du manque d’intérêt que le sujet (des filles en tant qu’« enfant de ») a longtemps suscité. qu’elle a interrogées ont empruntés pour dépasser les difficultés de la relation mère-fille. Dans cette dernière partie du livre nommée « horizons », il ne s’agit pas tant de puiser un mode d’emploi que des pistes.

« Je crois (…) que dans les récits des autres, qu’il s’agisse de livres ou de conversations avec des amies ou des inconnues, on cherche peut-être moins des conseils que des résonances, des mots qui ouvrent quelque chose en nous et nous montrent la voie.
On a peut-être moins besoin de conseils que d’ouvertures, d’écouter des voix qui racontent ce par quoi elles sont passées,
qui permettent de contempler d’autres possibles
et de s’imaginer les emprunter. »9Claire Richard, Pardonner à nos mères

Pluralité des voies : réconciliation, rupture, et entre-deux

Contrairement à ce que son titre pourrait suggérer, le livre ne formule aucune injonction à pardonner. Trois types de récits sont évoqués : les ruptures, les réconciliations, et les aménagements, qui consistent pour la plupart à trouver la juste distance avec sa mère.   

Pardonner est une possibilité, et un parcours : c’est bien de « pardonner » qu’il s’agit dans le récit des réconciliations, et non de « pardon », ce choix lexical suggérant le chemin à faire, le travail à accomplir.

Voir sa mère autrement

Quelle que soit la voie empruntée par les filles – rupture, réconciliation, ou recherche de la juste distance -, je vois un trait commun dans ce chemin de résolution : regarder sa mère et son histoire de vie à travers un prisme plus large que celui de son rôle de mère, la voir aussi comme l’enfant, fille, adolescente, femme qu’elle a été et qu’elle est.

Comprendre ce qu’a été la vie de son parent, au-delà de son rôle de parent : cette aspiration est souvent celle de l’enfant qui demande à son parent de se raconter dans une biographie, et on la retrouve dans de nombreuses productions littéraires et audiovisuelles ces dernières années. Je pense ainsi à « Ramener la guerre à la maison »10« Ramener la guerre à la maison », d’Anaïs Theras (Réal. Samuel Hirsch, ArteRadio, 2025, série documentaire en 5 épisodes de 20’) d’Anaïs Theras. Le point de départ de ce documentaire sonore est ce jour où, pour ne pas frapper son fils de 4 ans, Anaïs l’effraie en cognant sur un mur. Elle s’interroge alors sur cette violence en elle. En convoquant des souvenirs de ses premières années, elle se remémore la peur que lui inspiraient les accès de colère de sa mère… qu’elle décide de questionner. Celle-ci se met à parler de sa propre enfance confrontée à un père violent, brisé par la guerre d’Algérie… Ici, la trame dans laquelle sa relation à sa mère se trouve prise relève non seulement du patriarcat, mais aussi du colonialisme…

Je le disais au début de l’article, tout est une histoire de cadrage, au sens cinématographique du terme : on peut décider de zoomer sur la seule relation mère-fille, mais « Pardonner à nos mères » nous en convainc : cette perspective ne nous donnera jamais assez de clé pour comprendre la relation. En dézoomant, on s’aperçoit des multiples liens dans laquelle cette relation est enchâssée. Ce cadre plus large nous invite à des prises de conscience salutaires… qui pourront amener, a minima, à porter un autre regard sur la relation à nos propres mères. Car il est possible de ne pas excuser les comportements dont on a été victime – le livre va jusqu’à évoquer les mères violentes – mais de porter un autre regard sur sa mère, pacifié. Et pouvoir dire, comme l’expriment de nombreux témoignages du livre : « elle a fait ce qu’elle a pu ».


Pardonner à nos mères, de Claire Richard (Ed. Les Renversantes, 2026)

Vous venez de lire la chronique résonance #40. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

  • 1
    Claire Richard, Pardonner à nos mères, Ed. Les Renversantes, 2026
  • 2
    Aujourd’hui traduit en français sous le titre « La Maternité obligatoire. De l’expérience intime au poids de l’institution »(Ed. Hors d’atteinte, 2026)
  • 3
    Adrienne Rich citée dans Pardonner à nos mères
  • 4
    modèle social attribuant des rôles inégaux aux hommes et aux femmes système, où le masculin incarne à la fois le supérieur et l’universel.
  • 5
    Quatrième de couverture de Pardonner à nos mères
  • 6
    à partir de ce que la psychanalyste Da’ad de Gunzbourg appelle la « diagonale des folles », une configuration où l’arrière-grand-mère, la grand-mère, la mère et la fille sont dans une diagonale qui va dans le même sens, où chacune projette en dehors d’elle-même des éléments bons ou mauvais. La psychanalyste l’évoque dans le quatrième épisode de la série documentaire « La psychogénéalogie ou l’analyse transgénérationnelle » de Bénédicte Niogret « De mère en fille » (France Culture, 2005)
  • 7
    Claire Richard, Pardonner à nos mères
  • 8
    L’auteure relève d’ailleurs que le français différencie le garçon des fils, mais pas les filles des filles-enfants de sexe féminin, y voyant un signe possible du manque d’intérêt que le sujet (des filles en tant qu’« enfant de ») a longtemps suscité.
  • 9
    Claire Richard, Pardonner à nos mères
  • 10
    « Ramener la guerre à la maison », d’Anaïs Theras (Réal. Samuel Hirsch, ArteRadio, 2025, série documentaire en 5 épisodes de 20’)

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