
Le livre en quelques mots
Dans le prolongement d’un de ses ouvrages précédents Au bonheur des morts, récits de ceux qui restent, où elle explorait déjà la manière dont les morts continuent à activer les vivants, Vinciane Despret répond dans ce nouvel ouvrage à l’invitation de Xavier Douroux, alors médiateur pour le programme Les Nouveaux commanditaires. Par ce dispositif, tout un chacun peut commander une œuvre, mis en relation avec un médiateur chargé ensuite de désigner un artiste.
V. Despret va à la rencontre de personnes qui ont en commun d’avoir commandé une œuvre parce que quelqu’un était mort, brutalement et injustement.
Elle nous offre le récit de cinq commandes, qui sont autant d’enquêtes et d’œuvres. Une réflexion passionnante pour ce qu’elle dit du faire mémoire.

Résonance 1 · Des morts dotés de la puissance de continuer à agir dans ce monde
L’apparente magie de ce titre pourrait en faire sourciller plus d’un. Rien de surnaturel, pourtant, à cette forme de survivance. L’œuvre commanditée représente quelque chose de la vie de celui ou celle qui n’est plus, au double sens d’une représentation et d’une manière de permettre de se re-présenter, c’est à dire d’être à nouveau présent.
V. Despret évoque un « supplément biographique », une expression qui fait écho chez la biographe que je suis : le narrateur, en racontant sa vie, dépose quelque chose qui va servir de point d’appui aux générations qui lui succèdent, y compris quand il aura quitté cette terre.
Résonance 2 · Un héritage coconstruit entre vivants et défunts
Le processus de commande fait déborder l’héritage de ses frontières : placé habituellement sous le signe de l’unilatéralité (un défunt qui laisse quelque chose à sa mort) et de la stabilité (un patrimoine laissé à un instant T), l’héritage est tout autre dans le cas des commandes d’œuvres évoquées par V. Despret : les vivants, par l’enquête qu’ils mènent pour savoir ce que le(s) mort(s) aurai(en)t voulu, participent à l’héritage, l’informent.
Le processus d’enquête, parfois long, mobilisant l’interaction avec d’autres parties prenantes (médiateur, artiste…) est bien plus une route incertaine qu’un chemin stable. Au terme de la traversée, quand l’œuvre est là, les commanditaires sont transformés.
Résonance 3 · Un passé à reprendre
« [L’œuvre] n’est pas le relais d’un passé à préserver, mais écart au départ de ce dont il s’agit de faire mémoire – débordement, encore.
Vinciane Despret
Il s’agit de reprendre ce passé (…) et le terme « reprise » désigne à la fois, par ces heureuses coïncidences sémantiques, l’art de la couture et du ravaudage, l’art de combler ce qui manque, l’art de guérir les tissus, et l’art d’assurer un relais. »
Ce terme de « reprise » résonne avec la démarche biographique telle que je l’appréhende et formule en cinq mots « tissons des récits qui relient » : comme le tissage, travail délicat issu d’un savoir-faire artisanal, la biographie tire un fil de vie, puis un autre, les entrecroise pour en faire un ouvrage. « Tissons » à la première personne du pluriel car le récit se crée dans l’interaction entre la biographe et la personne qui se raconte. Une fois reçu, le texte se fait support de liens avec ses destinataires…
Résonance 4 · Commander une œuvre, un acte transformateur à la portée de tous
Après avoir achevé la lecture de Les Morts à l’œuvre, j’ai consulté le site des Nouveaux commanditaires. J’y ai lu quelque chose qui m’a interpelée :
« Avec plus de 400 projets en Europe et à travers le monde, ce sont des lycéens, des enseignants, des commerçants, des médecins, des astrophysiciens, des jardiniers (…), et bien d’autres encore qui se sont sentis autorisés à :
Site des Nouveaux Commanditaires
Rendre visible les invisibles
Donner vie au couloir de l’hôpital
S’approprier la place du marché [la liste des contextes de commande continue, vous pouvez la consulter sur le site]
Ici, je retiens le « se sont sentis autorisés ». Car il s’agit de cela : le dispositif légitime des citoyens dans une prérogative qui leur échappait jusque-là : passer commande d’une œuvre. Que cette vague de démocratisation de l’art continue à déferler !
Les Morts à l’œuvre, un livre de Vinciane Despret, Les Empêcheurs de penser en rond / Ed. La Découverte, 2023
Vous venez de lire la chronique résonance #10. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :



