
Le livre en quelques mots
Depuis une dizaine d’années, je passe quelques jours d’été à Conques-sur-Orbiel, dans le département de l’Aude. Cet été, une lecture m’y a été conseillée : Vivre en arsenic, de l’auteure, enquêtrice et chercheuse en écopoétique Claire Dutrait. Le livre prend justement sa source dans la vallée de l’Orbiel, à Salsigne, où une mine d’or et d’arsenic, la plus importante d’Europe, a été exploitée jusqu’en 2004. Un siècle d’exploitation qui laisse un héritage funeste, tant les effets de la pollution à l’arsenic sur le milieu et la santé humaine sont terribles.
Ouvrage inclassable, qui balaie le temps et l’espace, les formes et les disciplines, Vivre en Arsenic est une enquête déroutante et poétique, qui permet d’attraper quelque chose d’une catastrophe qui ne dit pas son nom.

Résonance 1 · Sous le poison, les vies
« Quand j’ai découvert la vallée de l’Orbiel, je me suis mise à imaginer qu’elle était un déchet et qu’il était plutôt facile de déclarer qu’elle est inhabitable puisqu’elle est toxique. »
Et pourtant. Les gens y ont vécu, et continuent à y vivre. Certains d’entre eux ont raconté leur histoire à Claire Dutrait. Difficile, après les avoir lues, de réduire l’histoire de cette terre au récit d’une intoxication.
Un horizon d’attente déjoué
De cette terre souillée et désormais pathogène, on aurait pu croire que ses habitants se seraient détournés. Mais c’est un autre tableau que Claire Dutrait a trouvé et qu’elle livre par touches successives dans le livre :
« Il y a ceux qui ne veulent garder de toi que le souvenir de quand tu étais riche et que tu les rendais fiers de te fouiller à la sueur de leur front et à la force de leurs reins.
Il y a ceux qui ne veulent pas croire que tu t’es empoisonnée, et qu’ils t’ont empoisonnée et que tu les as empoisonnés. Ceux-là tiennent à leur mémoire comme ils tenaient à leurs pioches à la dix-septième galerie, celle qui est sous le niveau de la mer.
Il y a ceux qui ne veulent pas entendre parler de pollution, ceux qui ne veulent pas – ça fait trop mal – qu’on leur dise que c’est le travail de toute leur vie qui a empoisonné la vallée. Ceux-là ont leur père et leur mère qui sont venus de loin, de Pologne, d’Italie, de Grèce et d’Espagne. A ceux-là, on ne la leur fait pas. Pas comme ça. Bien sûr qu’ils savent que tous ces cancers.
Ils les éprouvent aussi (…) »
L’attachement au lieu empoisonné
Le « tu vois, on vit bien, ici » de Béatrice, une des habitantes rencontrées par Claire Dutrait, fait refrain dans le texte. Un refrain insondable pour l’auteure au début de l’enquête, et qui prend peu à peu sens.
Cet attachement fait écho à l’amour d’autres lieux réputés invivables : les immeubles de grande habitation construits dans la deuxième moitié du XXème siècle. Chayma Drira l’évoquait dans le documentaire sonore de Myriam Rabah Konaté Ce qui disparaît. Cartographie d’une nostalgie du 931Documentaire sonore de Myriam Rabah-Konaté, réalisé par Somany Na (L’expérience, France Culture, 2024): au-delà du regard technocratique posé sur ces espaces qui sont à détruire puisqu’indignes, mal agencés, reste ce que les gens ont réussi à faire de ces espaces en se les appropriant. La chercheuse parlait de poésie de l’espace. Elle nommait aussi les expériences vécues dans ces lieux, fondatrices de cet attachement.2Ce lien entre attachement aux lieux et expériences vécues est exploré de de fond en comble par la philosophe Joëlle Zask dans son essai Se tenir quelque part sur la terre – Comment parler des lieux qu’on aime, Ed. Premier Parallèle (2023)
Les expériences de vie, lait de l’attachement
La mine, mortifère à bien des égards, est aussi symbole de force vitale : la famille qu’elle a permis de fonder, la fierté des ouvriers dont les gestes et les savoir-faire étaient précieux, le renouveau sous le signe duquel étaient placées les vies de ces hommes exilés, venus d’autres pays d’Europe et d’Afrique du Nord…
« La mine, il faut la respecter. Respecter la mémoire de celle qui a accueilli et qui a nourri, qui a donné l’occasion d’enfanter et de voir s’augmenter les générations. C’est pas rien ça. »

La situation aurait pu prêter à une présentation manichéenne : ceux qui dénoncent la pollution VS ceux qui s’accommodent de la situation. Ceux qui se sont enrichis VS ceux qui y ont perdu.
Mais Vivre en Arsenic fait d’autres choix, échappe aux fronts, en empruntant d’autres voies.
Résonance 2 · Un chœur comme moteur narratif
J’ai relu récemment un texte de l’auteure de science-fiction Ursula K. Le Guin, Le fourre-tout de la fiction, une hypothèse.3également traduit en 2018 par Aurélien Gabriel Cohen sous le titre « La théorie de la Fiction-Panier ». Le texte est présent dans le recueil de texte d’Ursula K. Le Guin Danser au bord du monde (Ed. de l’éclat, 2020) dans une traduction d’Hélène Collon. Elle y plébiscite des récits qui mettraient en scène une humanité plus ordinaire, ces fameux cueilleurs d’avoine, plus modestes que les spectaculaires chasseurs de mammouth. Des récits dont le moteur narratif serait autre chose que le conflit. Vivre en arsenic est de ceux-là.
Chœur de mémoires
Les différentes mémoires, celles de la terre et des existences empêchées, mais aussi celles des élans rendus possibles, résonnent entre elles et ne s’affrontent jamais dans le récit. Elles se côtoient, coexistent. Comme si Claire Dutrait offrait à travers ce livre la possibilité d’une polyphonie, d’un partage.
« L’oubli offense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense. Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. »
Claire Dutrait mêle sa propre mémoire familiale à ce chœur, évoquant ses souvenirs d’enfance et sa mère, décédée d’un cancer.
« Car on ne parle pas d’une catastrophe sans se mettre dedans »
Chœur de fictions
Claire Dutrait convoque la fiction à plusieurs endroits. Elle imagine un « peuple qui manque« 5L’expression est du philosophe Gilles Deleuze, le peuple de l’arsenic. Des Appalaches à la vallée de l’Orbiel, ses membres sont reliés par une condition géologique partagée.
« Et si – imagine maintenant, imagine avec moi -, et si contre les stries de la faille, tous ces peuples s’activaient à raccorder leur histoire et leur clan. Imagine que les peuples de la faille se mettent à composer un filon à la manière des matières enfouies dans les plis de la terre, à la manière des matières mal exploitées. Imagine cette internationale des peuples concernés qui se réunirait – ah non, ah pas sur des idées, non, et pas seulement par communauté des conditions de travail sur la matière, mais à partir de conditions terrestres de la même façon éprouvées. »
L’auteure s’empare aussi de la figure d’Emma Bovary – qui se suicide en absorbant de l’arsenic – et de Berthe, sa fille. Le poison en héritage. Une fantaisie narrative précieuse.

Réel et fiction, les frontières se brouillent… Un enchevêtrement qui contribue paradoxalement à une perception plus claire et fine de ce qui se joue sur ce territoire. Parlons maintenant du foisonnement de ce récit singulier.
Résonance 3 · Foisonner pour transmettre la complexité
À contrecourant de l’époque qui nous invite à transmettre la complexité par la simplification, Claire Dutrait prend le parti d’intensifier la représentation. Quels sont les ressorts de ce foisonnement ?
S’approcher du sujet… et finir par le voir
Dans Vivre en Arsenic, Claire Dutrait nous invite à une enquête, qu’elle restitue à la première personne. Un « je » qui n’est pas un « moi je », et qui dénote au contraire une acuité, une qualité d’interaction avec le monde extérieur.6Cette nuance « je / moi je » est évoquée par Joëlle Zask dans son dernier essai Admirer, Éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Ed. Premier Parallèle, 2024 : « On peut dire « je » et relater ses expériences de pensée sans pour autant s’enfermer dans sa subjectivité. Le « je » est une bonne manière de se prémunir contre le « moi je ». « Je » est le sujet d’une action : j’écris, je tourne la salade, je traverse la rue… Cela m’engage concrètement dans un milieu avec lequel j’établis un contact et dont j’éprouve la réaction par rapport à ce que je fais. Traverser la rue sans y penser est dangereux. En revanche, se dire, au moment de le faire, « je traverse la rue » dénote une attention à la situation, une interaction avec le monde extérieur. » Un « je » qui se fait parfois œil, regard cinématographique permettant d’approcher le sujet peu à peu. Et de finir par le voir enfin, d’être relié à lui d’une manière nouvelle. Cette approche filmique résonne avec la façon dont l’auteure Wendy Delorme décrit comment on peut arriver à « voir » une personne :
« Il arrive parfois de voir une personne. Je veux dire, de le ou la voir vraiment. Que notre regard change. Que s’affûtent soudain les angles des paupières, comme celles d’un animal scrutant un feuillage dense pour voir ce qui s’y meut. La rétine se resserre, avise des détails qu’elle avait jusque-là laissées en vue d’ensemble, dans un paysage flou. L’œil se fait curieux et veut en savoir plus, il s’accroche sur une bouche, l’accent net d’un sourcil, le velouté d’une joue, le muscle d’une épaule, une façon de sourire. Ce regard-là, une fois qu’il s’est posé sur l’autre, change radicalement la teneur du lien. »
Proposer des itinéraires déroutants, à travers l’espace et le temps
Vivre en Arsenic est un voyage : à travers le temps – l’histoire du XXème siècle notamment – et l’espace : non seulement ce qui est vécu ici est aussi vécu là-bas – cf. le peuple de l’arsenic évoqué plus haut -, mais ce qui s’est produit ici a aussi été exporté ailleurs, pour semer la mort : l’agent bleu et l’agent orange, herbicides défoliants utilisés par l’armée américaine au Vietnam, étaient composés de dérivés de l’arsenic, dont une partie venait de la mine de Salsigne.
Accorder plusieurs modes d’appréhension du monde
Il existe tellement de façons d’évoquer la mine et son héritage, tellement de perspectives habituellement cloisonnées : la science, l’économie, la politique, la littérature, les récits de vie… Vivre en arsenic articule ces appréhensions, les rend poreuses les unes aux autres.
Convoquer la fiction
Berthe Bovary, l’internationale du peuple de l’arsenic, le discours imaginaire de la préfète de l’Aude… Claire Dutrait recourt à la fiction volontaire.
Par le choc qu’il provoque, le trauma est par essence anti-narratif8L’expression est de Roger Luckhurst dans son ouvrage The Trauma Question, qui porte sur l’histoire du trauma et ses représentations littéraires (cité dans « Fables du trauma » de Rym Khene et Alice Laumier (dir.) Itinéraires, 2022-3 | 2023, pour celles et ceux qui l’ont vécu. Les fictions de Vivre en arsenic sont-elles là pour figurer ce qui ne peut être dit en raison du trauma de l’empoisonnement ?
Dire avec la poésie
Évoquer la poésie à la toute fin de cette chronique dit qu’elle est partout, partout dans cette narration chorale. Une manière de court-circuiter l’esprit pour parvenir à ces destinataires bien plus intuitifs que sont le cœur et l’âme ?
Je suis sortie de cette lecture tout ébouriffée, tant le vent de la narration avait soufflé fort. À défaut d’avoir donné un nom à la catastrophe, Claire Dutrait lui en a donné mille, et c’est cette étonnante profusion qui nous permet d’en saisir quelque chose. Merci à elle.
Vivre en arsenic, un livre de Claire Dutrait, Actes Sud (Coll. Voix de la Terre), 2024
Vous venez de lire la chronique résonance #33. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :



