Ce qui disparaît. Cartographie d’une nostalgie du 93 (Myriam Rabah-Konaté)

Le doc sonore en quelques mots

Myriam Rabah-Konaté arpente la Seine-Saint-Denis où elle est née, à la recherche de ce qui n’est plus, et de ce qui en subsiste dans la mémoire des habitants…

Très beau voyage sonore, dont les lignes de bus et de RER sont autant de fils d’Ariane qui nous mènent vers des histoires, des souvenirs et de la pensée pour tenter de comprendre ce qui arrive à ces habitants et ces territoires singulièrement bousculés.


Résonance 1 · Ce qui nous lie aux lieux

Le documentaire explore ce lien qui unit les habitants à leur territoire pourtant si décrié, si dévalorisé. J’ai pensé au livre Se tenir quelque part sur la terre[1] dont j’avais parlé ici. Dans cet ouvrage, Joelle Zask évoque la démolition d’une barre de la Duchère à Lyon,

« une grande barre qu’il était alors convenu de trouver hideuse, voire inhumaine (…). En accord avec l’impression dominante du moment, je pensais aussi que les grands ensembles des années 60 et dont il y a encore bien des exemples à la périphérie des villes, relevaient d’un habitat indigne. Impossible d’imaginer que l’on puisse s’y sentir bien, s’y attacher, en transmettre quelque chose. »

Joëlle Zask 1ZASK J., Se tenir quelque part sur la terre, Comment parler des lieux qu’on aime, Premier Parallèle, 2023

A première vue, ou plutôt vu de l’extérieur, ces grands ensembles s’apparentent en effet à des non-lieux 2Concept dont la paternité est attribué à l’anthropologue Marc Augé., ces espaces fonctionnels standardisés et déshumanisés nés de la mondialisation, porteurs d’une rupture avec les lieux «anthropologiques», comme le foyer. Mais cette approche extérieure reste aveugle à une autre perspective, qui s’ouvre quand on frappe à la porte des appartements, comme l’évoque Chayma Drira, chercheuse doctorante et journaliste indépendante née en Seine-Saint-Denis :

« Quand on parle de ces logements-là, on en parle de manière très technocratique. On dit : ce sont des logements à détruire puisqu’ils sont indignes, puisqu’ils sont agencés de manière un peu trop géométrique… C’est souvent la critique que l’on fait aux grands ensembles (…), que c’est une architecture militarisée… Et pourtant les habitants se sont réapproprié ces espaces, en ont fait un chez-soi quasi poétique. Et quand j’ai pris le temps d’aller rencontrer pas à pas chaque habitant de la barre Robespierre en faisant du porte-à-porte, je me rendais compte que c’était coloré ou que c’était vivant, qu’il y avait aussi une poésie de l’espace. »

Chayma Drira décrit, au-delà de cette poésie de l’espace, le caractère essentiel des expériences qui y ont été vécues. Elle convoque ainsi les souvenirs de l’appartement de sa grand-mère dans la cité des 4000 à la Courneuve,

« le foyer dans lequel on a vécu tant d’événements importants de notre histoire familiale, des anniversaires aux baptêmes, des Ramadan en passant par les fêtes de l’Aïd, les fêtes de Noël, le jour de l’an… Tous nos souvenirs étaient quelque part partagés dans cet environnement, ce lieu qui était prégnant dans notre histoire familiale. Et moi, je n’ai pas un événement fondateur de ma vie personnelle qui ne s’est pas joué dans cet appartement. »

C’est précisément la piste que j’avais explorée lorsque je m’étais interrogée sur le rapport entre lieux et mémoire, et ce que la lecture de Joëlle Zask m’avais permis de comprendre : notre relation aux lieux repose sur les expériences que nous y avons vécues. Dans Se tenir quelque part sur la terre, la philosophe tente l’exercice délicat de tracer une voie singulière, celle d’une relation aux lieux qui ne relèverait ni d’une osmose fantasmée entre les humains et leur lieu de vie – autour de laquelle gravitent les notions nocives « identité », « racine », « appartenance » -, ni d’un idéal de citoyens sans attaches, façonné par un discours mondialiste et libéral. Selon Zask, mépriser la relation de chacun à son lieu de vie, c’est à la fois nourrir une frustration qui fait le lit des mouvements d’ultra-droite et renforcer une attitude toujours plus négligente vis-à-vis de notre environnement, car hors-sol.

Dans le même chapitre de cet ouvrage où il est question de la Duchère à Lyon, Zask parle du travail de l’artiste Ilana Salama Ortar qui avait installé une sorte de bureau d’accueil au pied de la barre promise au dynamitage

« Les habitants avaient été invités à se présenter et à communiquer leurs états d’âme. Et là, aux antipodes d’une quelconque satisfaction quant à la promesse d’un relogement moderne, [Ilana Salama Ortar] avait enregistré les doléances de gens perdus, dévastés par la perspective de perdre les lieux dans lesquels ils vivaient depuis plusieurs générations et qui formaient l’épicentre relativement stable de leur existence précaire et de leurs perspectives floutées par l’insécurité et la pauvreté. Je m’en suis voulu de ne pas avoir compris plus tôt ce qui relevait de l’évidence et j’en ai eu honte : les gens entretiennent des liens profonds avec les lieux dans lesquels, avec lesquels, parfois pour lesquels ils se sont construits eux-mêmes. Détruire ces lieux, c’est détruire un repère dans le temps et l’espace qui sert à la fois de bornage et de tremplin pour l’avenir, y compris comme lieu où revenir au terme d’un voyage. »

Joëlle Zask

Résonance 2 · Rendre visible, considérer et transmettre ce qui a été

Comment faire mémoire de ce qui est en train de disparaître ? Cette question est au cœur du documentaire sonore de Myriam Rabah-Konaté.

Le lieu disparait, emportant avec lui des existences, dont il s’agit de témoigner. Le documentaire aborde le travail de la photographe Alexia Fiasco, qui a travaillé avec les habitants du quartier des Fauvettes, une cité de Pierrefitte en voie de destruction. Elle a conçu son travail comme un hommage à ces habitants invisibles, à ces existences parfois vécues en marge de l’histoire.

Chayma Drira dit cette marginalité :

« Très souvent, l’histoire collective nationale d’un peuple, c’est l’histoire des dominants, c’est l’histoire des bourgeois… Mais l’histoire des petites gens, l’histoire de la quotidienneté, l’histoire de l’ordinaire, l’histoire ouvrière, est souvent exclue de la patrimonialisation. »

Chayma Drira

C’est à cet endroit du patrimoine que la démarche d’Alexia Fiasco est intéressante. Elle a proposé aux habitants de collecter des objets à même de raconter ces vies. La dimension narrative des objets est renforcée par les portraits des habitants qui sont parfois imprimés à même l’objet 3Ce travail, « Les dernières Fauvettes », est visible jusqu’au 30 mars 2024 à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis.. Ce qui est également intéressant dans ce dispositif, c’est qu’il fabrique non pas une mémoire collective, souvent artificielle car « simple discours officiel et normé sur le passé »4L’ethnographe Jean-Yves Boursier décrivait ainsi la mémoire collective dans un texte « La mémoire comme trace des possibles ». « Partir de l’intérieur de ces groupes, de ces micro-sociétés de « face-à-face », de la mémoire sociale, sans dispositif préétabli, permet de rompre avec les approches qui privilégient l’élite productrice de la dite « mémoire collective », simple discours officiel et normé sur le passé, et de connaître d’autres possibles qui auraient pu ouvrir à une « autre histoire », à un autre mode d’inscription dans l’histoire, mais qui ne sont pas advenus. Alors, l’ethnologue devient lui-même trace en s’imprégnant de cette mémoire. », mais une constellation de mémoires individuelles à travers laquelle les destinataires peuvent naviguer. A ce propos, on pourrait d’ailleurs s’interroger sur les destinataires d’un tel travail. S’agit-il des habitants eux-mêmes, à qui ce travail quasi-biographique permettrait, pour paraphraser la formule ricœurienne de « donner du sens, de la cohérence et de l’unité à [leur] vie 5La formule de Paul Ricoeur est : « Inviter l’autre à faire son récit, c’est l’inviter à donner du sens, de la cohérence et de l’unité à sa vie. ». S’agit-il de leurs descendants ? On peut l’imaginer aussi. Pour qu’il y ait transmission d’une histoire qui aurait pu être passée sous silence. Pour qu’il y ait réhabilitation d’un passé, d’existences qui auraient pu être considérées comme moindres. Pour qu’il soit signifié : ce qui a été vécu, là où cela a été vécu, tout cela avait une valeur.

Pourrait-on aussi considérer ce geste de « donner valeur » comme un antidote aux mouvements brutaux de recomposition urbaine ? Car la logique de la « rénovation urbaine » semble être celle de l’effacement et de la table rase, comme le pointe Sébastien Radouan, historien de l’architecture.

« On ne regarde pas avec suffisamment de tendresse ou avec suffisamment de de curiosité ce qui a été fait. On est toujours dans une forme de radicalité, on démolit, on détruit pour concevoir et élever quelque chose de totalement différent ou très différent. Il y a une brutalité dans la manière dont on fabrique la ville en banlieue, en Seine-Saint-Denis. Et il y a aussi ce sentiment amer d’habiter l’échec, (…). Vous habitez en fait ce qui a été une erreur, (…) une erreur qui n’a comme devenir que la démolition, la destruction, la disparition et qu’il faut remplacer impérativement par autre chose. »

Sébastien Radouan

Résonance 3 · La trace et la traversée

Revenons sur cette question de la patrimonialisation. S’agit-il uniquement de faire trace ? Pourrait-on déplacer la question et la nommer, comme le suggère Chayma Drira dans le documentaire : comment garder des formes de patrimonialisation toujours vivantes ?

Je propose ici un pas de côté vers la danse. A propos du caractère éphémère de la danse et de son caractère « amnésique » si on la compare à d’autres formes d’art, la danseuse étoile argentine Ludmila Pagliero objecte : « À notre époque on valorise trop les traces, mais les traces ne sont rien sans les traversées.« 6LACROIX A., La Danse : philosophie du corps en mouvement, Allary Éditions, 2024 Le livre qui n’est pas lu, ou la sculpture qui n’est pas regardée, ne sont rien sans la traversée du spectateur. Que serait alors la traversée d’une mémoire ?

La cartographie sensible de Myriam Rabah-Konaté m’a rappelé un autre travail qui m’avait interpelé il y a une dizaine d’années, celui de Till Roeskens, autour de la Cité Consolat-Mirabeau à Marseille. L’artiste y avait proposé une démarche autour de ce qu’il nomme « plans de situation ». Le plan de situation est selon sa définition « la carte la plus détaillée du territoire, [qui] focalise le regard sur un petit fragment du monde, pour recenser ce qui en occupe la surface ; mais aussi pour indiquer ce qui à la surface est invisible : frontières, parcelles, propriétés, rapports de pouvoir qui structurent l’espace » 7ROESKENS T., Plan de situation : Consolat-Mirabeau, Éditions La Cité Maison de théâtre, 2012.  Seule l’écoute des vies qui habitent ou traversent ces espaces permet de dessiner ces plans de situation, véritables géographies subjectives. Après avoir passé du temps dans la cité, s’être nourri de récits des habitants, d’avoir collecté des objets, des portraits, Roeskens restitue cette mémoire à travers des performances 8Cette démarche a été documentée dans le livre dont je cite la référence ci-dessus.. Cette forme fabulative me parait hautement intéressante pour « traverser » la mémoire… et m’amène à convoquer une autre référence-résonance.

Lorsque Chayma Drira dit dans le documentaire que les mémoires des grands ensembles subsistent, résistent et s’obstinent, j’ai immédiatement pensé à « ceux qui insistent », formule par laquelle la philosophe Vinciane Despret désigne les personnes décédées qui engagent leurs proches à agir, sans que les modalités de cette action ne soient précisées par les disparus. Dans son ouvrage Les Morts à l’œuvre, Despret évoquent ces morts qui « insistent » parce qu’il y a eu quelque chose d’injuste dans le sort qui a été le leur : victimes de violence, commandos d’Afrique et de Provence, sacrifiés politiques à la raison du plus fort… Ceux qui leur survivent ont décidé de répondre à cette insistance en commandant une œuvre grâce à un protocole politique et artistique nommé le programme des Nouveaux Commanditaires. Ce protocole consiste à choisir un artiste et à décider en commun d’une œuvre.

« L’œuvre, quelle que soit sa forme – plastique musicale, architecturale, théâtrale, littéraire – devient alors monument, au sens de Gilles Deleuze et Felix Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie? « L’acte du monument n’est pas la mémoire, mais la fabulation ». En d’autres termes, l’acte du monument n’est pas le relais d’un passé à préserver mais écart au départ de ce dont il s’agit de faire mémoire (…) Il s’agit de reprendre ce passé, c’est un acte de reprise, et de le reprendre dans des formes fabulatives qui lui donnent une chance de modifier le futur du présent qui commémore ce passé et le terme « reprise » désigne à la fois, par ces heureuses coïncidences sémantiques, l’art de la couture et du ravaudage, l’art de combler ce qui manque, l’art de guérir les tissus, et l’art d’assurer un relais. »

Vinciane Despret 9DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023

Des traversées, au-delà des traces… Une reprise du passé, plus qu’une simple commémoration… Voici des pistes pour faire mémoire autrement, une réflexion passionnante que je souhaite poursuivre…

Ce qui disparaît. Cartographie d’une nostalgie du 93, un documentaire sonore de Myriam Rabah-Konaté, réalisé par Somany Na (L’expérience, France Culture, 2024)

Vous venez de lire la chronique résonance #13. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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    ZASK J., Se tenir quelque part sur la terre, Comment parler des lieux qu’on aime, Premier Parallèle, 2023
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    Concept dont la paternité est attribué à l’anthropologue Marc Augé.
  • 3
    Ce travail, « Les dernières Fauvettes », est visible jusqu’au 30 mars 2024 à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis.
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    L’ethnographe Jean-Yves Boursier décrivait ainsi la mémoire collective dans un texte « La mémoire comme trace des possibles ». « Partir de l’intérieur de ces groupes, de ces micro-sociétés de « face-à-face », de la mémoire sociale, sans dispositif préétabli, permet de rompre avec les approches qui privilégient l’élite productrice de la dite « mémoire collective », simple discours officiel et normé sur le passé, et de connaître d’autres possibles qui auraient pu ouvrir à une « autre histoire », à un autre mode d’inscription dans l’histoire, mais qui ne sont pas advenus. Alors, l’ethnologue devient lui-même trace en s’imprégnant de cette mémoire. »
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    La formule de Paul Ricoeur est : « Inviter l’autre à faire son récit, c’est l’inviter à donner du sens, de la cohérence et de l’unité à sa vie. »
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    LACROIX A., La Danse : philosophie du corps en mouvement, Allary Éditions, 2024
  • 7
    ROESKENS T., Plan de situation : Consolat-Mirabeau, Éditions La Cité Maison de théâtre, 2012
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    Cette démarche a été documentée dans le livre dont je cite la référence ci-dessus.
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    DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023

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