Se tenir quelque part sur la terre (Joëlle Zask)

Henry Golden Dearth, Flecks of Foam, c. 1911/1912

Le livre en quelques mots

Dans Se tenir quelque part sur la Terre, Joëlle Zask arpente une question : comment parler des lieux qu’on aime ? Au cours de cette interrogation aux contours intimes s’esquisse une réflexion éminemment politique.

La philosophe tente l’exercice délicat de tracer une voie singulière, celle d’une relation aux lieux qui ne relèverait ni d’une osmose fantasmée entre les humains et leur lieu de vie – autour de laquelle gravitent les notions nocives « identité », « racine », « appartenance » -, ni d’un idéal de citoyens sans attaches, façonné par un discours mondialiste et libéral.

Selon l’auteure, mépriser la relation de chacun à son lieu de vie, c’est à la fois nourrir une frustration qui fait le lit des mouvements d’ultra-droite et renforcer une attitude toujours plus négligente vis-à-vis de notre environnement, car hors-sol.

Résonance 1 · L’invitation à un autre rapport aux lieux, ni « territorial », ni « globaliste »

Joëlle Zask pointe deux discours, pour mieux les renvoyer dos à dos :

« un discours de type territorial, mettant en exergue l’idéal d’une osmose entre les humains et leur lieu de vie (…) » d’un côté,

•et de l’autre « un discours libéral postulant un être humain insularisé, capable d’une pensée rationnelle, libre de toute attache et idéalement citoyen du monde, ayant toute chose à sa disposition ».

Elle n’adhère ni à l’un ni à l’autre, « [s]e méfiant autant des prétentions à un universel issu d’une indifférence aux différences que de l’extrémisme moral et politique auquel ont mené et mènent toujours l’identification à la nature et la revendication forte du « chez soi ». »

Résonance 2 · Un rapport au lieu fondé sur l’expérience qui y est vécue, non sur l’appropriation

Après avoir identifié ces deux pôles et manifesté son refus de s’y inscrire, Joëlle Zask entreprend de décrire un autre rapport aux lieux, singulier. Elle s’appuie pour cela sur des histoires tirées de sa vie et de celles de personnes qu’elle a interrogées.

De là, elle tisse le récit d’une relation aux lieux qui serait fondée sur les expériences que nous y avons vécues, une qualité de lien qui ne se base en aucun cas sur l’appropriation.

« Aucun lieu en tant que terrain d’expérience, ne m’appartient à proprement parler. Y déplier une action, lui conférer une valeur, se le représenter, en faire jouer les possibilités, l’explorer, y partir à l’aventure, se soumettre à certaines des conditions qu’il m’impose, rien n’implique un acte d’appropriation. »

Joëlle Zask

Résonance 3 · Des lieux inappropriables, et donc préservés

Dans cette perspective d’un rapport aux lieux non basé sur l’appropriation, J. Zask évoque ainsi un autre rapport possible à la terre :

« Un paysan sait qu’il est l’élève de la nature et non son maître. Il sait qu’il ne la domine pas mais l’écoute. Il unit ses forces aux siennes (…). Inappropriable donc, la terre est un lieu à partager. Appropriée elle est finie, stérilisée, amoindrie, accaparée. Aménagée grâce à des usages adaptés, elle est illimitée. En termes d’équilibre, de biodiversité et d’individus différenciés, elle forme un écosystème. »

Joëlle Zask

Résonance 4 · Un rapport aux lieux facteur d’un accueil inconditionnel

Un rapport aux lieux exempt de velléité d’appropriation a aussi des conséquences sur notre rapport à l’autre, à l’étranger :

J. Zask cite ainsi un souvenir d’enfance dans un village qu’elle habitait alors, un moment où elle a pris pour la première fois conscience de « l’expression d’une différence entre un « eux » [les étrangers] et un « nous » |les villageois], à travers l’affirmation de la part des villageois de leur présence parfaitement légitime que rien ne pourrait ébranler, de leur union intime avec un lieu natif, la prétention à un « chez soi » exclusif et excluant.

Au contraire, un rapport au lieu non fondé sur l’appropriation implique une qualité particulière d’accueil :  « Accueillir, c’est faire place à quelqu’un sans exiger qu’il s’adapte à mes conditions, mais au contraire en acceptant qu’il puisse rester lui-même. »

Résonance 5 · Regarder le monde en étranger

« L’expérience esthétique qui fait d’un lieu un paysage et d’un paysage un lieu est une bonne manière d’ôter aux élans romantiques ou chauvins le monopole de l’amour de lieu, et d’intégrer dans cet amour les médiations que sont l’attention, l’observation, l’enquête (…) L’étude suppose l’émerveillement. (…) S’émerveiller, c’est réaliser que quelle que soit l’étendue de nos expériences, perceptions et connaissances, leur objet ne s’y réduit pas. De nouvelles observations seront toujours possibles. »

Joëlle Zask

Nous redécouvrons sans cesse les lieux que nous aimons, comme un étranger le ferait. J. Zask cite ainsi l’exemple de Cézanne, pour qui « la [montagne] Sainte-Victoire devient (…) un motif continuellement repris dont l’expérience sans cesse renouvelée signale le caractère inappropriable. Chaque fois qu’il s’y rend, et bien qu’il la connaisse, il en découvre un nouvel aspect. »

Paul Cézanne, La montagne Sainte-Victoire vue du Pont de Bayeux à Meyreuil, 1887

Résonance 6 · « Je n’ai pas de racine mais je plante des germes »

A la métaphore organique des racines que Joëlle Zask récuse en raison de sa parenté toxique avec les replis identitaires et de son potentiel d’asservissement individuel, la philosophe préfère la notion émancipatrice de germes :

« Là où je suis à l’aise, des germes s’épanouissent et composent un paysage familier qui ne m’enferme ni ne me livre à moi-même. Quelque chose pousse, me pousse et me fait pousser. »

Joëlle Zask

Résonance 7 · « Ce que je suis dépend de ce que je rencontre »

Ce rapport émancipé aux lieux, J. Zask le qualifie de rencontre, car il y a là échange et absence réciproque d’appropriation. La biographe que je suis est forcément interpelée par ces lignes où Zask évoque le pouvoir créateur de la rencontre :

« Comme l’explique Vilém Flusser, qui a dû quitter précipitamment Prague en 1939 pour échapper à l’entreprise d’extermination des Juifs d’Europe, on fait erreur en considérant la biographie d’un individu comme le développement progressif d’un état initial et en prétendant ne pouvoir se connaître qu’à la condition de prendre connaissance de cet état. A cette vision linéaire de l’histoire individuelle, il préfère une vision en réseau : ce que je suis dépend de ce que rencontre. Il y a sans cesse dans la vie des carrefours, des bifurcations, des voies de traverse, bien peu de lignes droites. Une existence humaine est polyphonique. »

Joëlle Zask

Résonance 8 · Une philosophe qui parle en première personne

Les derniers essais philosophiques que j’ai aimés ont ceci en commun : les auteures mettent en jeu leur expérience personnelle, parlent en première personne : c’est le cas de Claire Marin, de Camille Froidevaux-Metterie, et ici de Joëlle Zask.

Partant de la singularité de leur expérience, elles abordent des sujets politiques, brisant la frontière traditionnelle entre intime et politique.

Résonance 9 · Reconnaître la singularité et la qualité d’enseignement de l’expérience personnelle

En tant que biographe, je suis touchée par la méthode de Joëlle Zask, car elle met l’expérience personnelle – la sienne, et celle des personnes qu’elles a interrogées – au premier plan :

« Afin de répondre aux questions que je me pose, j’enquête, je sonde les gens de mon entourage, j’interroge des personnes que je croise, ou que je rencontre à l’occasion, et nous causons un moment. Ce livre entrelace mes préoccupations théoriques habituelles, qui sont politiques et éthiques, et les nombreuses conversations que j’ai suscitées. »

Elle a ensuite cette formule, lumineuse :

« Ensemble, nous repoussons les manières de penser qui font écran à la singularité de nos expériences, qui les formatent et en dissipent l’originalité. »

Joëlle Zask

Se tenir quelque part sur la terre, un livre de Joëlle Zask, Editions Premier Parallèle (2023)

Vous venez de lire la chronique résonance #6. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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