
Le livre en quelques mots
« Teresa Lanceta. La mémoire tissée »1Teresa Lanceta. La mémoire tissée, Coédition Lienart et musée d’Art moderne de Céret, 2024 (auteurs : Jean-Roch Dumont Saint Priest, directeur-conservateur du musée d’Art moderne de Céret ; Dr Gwendoline Corthier-Hardoin, adjointe au service conservation, responsable des expositions du musée d’Art moderne de Céret ; Dr Jessica Hemmings, professeure d’artisanat, HDK-Valand, université de Göteborg.)est la première monographie dédiée en France à l’artiste née à Barcelone en 1951. L’ouvrage est issu de l’exposition éponyme qui lui a été consacrée de mars à juin 2024 au Musée d’art moderne de Céret.
Teresa Lanceta adopte dès les années 1970 le tissage comme principal moyen d’expression. Ses œuvres textiles s’inspirent de savoir-faire hérités des communautés du Moyen Atlas auprès desquelles elle apprend les techniques de tissage et la diversité des motifs. Elles sont également imprégnées de ses expériences auprès des communautés gitanes qu’elle a côtoyées en Espagne. Le tissage comme moyen d’expression, les formes qui en émergent comme langage… L’artiste nous invite depuis cinquante ans à porter un autre regard sur des techniques et mémoires marginalisées.

Résonance 1 · Créer à partir d’une tradition non héritée
L’œuvre de Teresa Lanceta puise aux sources de savoir-faire hérités des communautés du Moyen Atlas, en Afrique du Nord. Appropriation culturelle ? Pour étudier cette question, je propose un dialogue avec l’œuvre d’Ariella Aisha Azoulay. Celle-ci a découvert il y a quelques années qu’elle descendait de bijoutiers juifs de l’oumma. Elle s’est alors plongée dans les pratiques et techniques de fabrication de ses ancêtres. À propos de ces bijoux, elle évoque le détachement colonial, qui a consisté à séparer les bijoux de leurs créateurs originels2AZOULAY A . A., Les gestes qui m’auraient été transmis si j’avais grandi auprès de mes ancêtres, in FABBIANO G. Faucourt C., (Dir), Revenir. Expériences du retour en Méditerranée coédition Mucem/Anamosa, 2024, p. 53.
La démarche de Teresa Lanceta a été au contraire de chercher à rencontrer ces femmes tisserandes, se former auprès d’elles, et mettre leur travail en valeur.
« En présentant ce qui peut être considéré comme une citation matérielle (des notes de bas de page en tissu), Teresa Lanceta a souvent choisi d’afficher ouvertement les références textiles qui inspirent sa propre pratique. En expliquant sa décision de présenter ses tissages aux côtés des créations anonymes et collectives d’autres femmes tisserandes, elle précise : « […] un tissage traditionnel de mon choix guidait mon travail, et les deux pièces étaient présentées ensemble dans des expositions et des publications. Ces idées intuitives ont produit un développement théorique bien plus fructueux que je n’aurais pu l’imaginer : une immersion dans une tradition textile non héritée3Teresa Lanceta et Núria Enguita Mayo dans Teresa Lanceta : Adios al rombo / Teresa Lanceta : Farewell to the Rhombus, cat. Exp. [Madrid, La Casa Encendida, 10 juin – 10 septembre 016 ; Bilbao, Azkuna Zentroa, 3 novembre 2016 – 9 janvier 2017], Madrid/Bilbao, La Casa Encendida/azkuna Zentroa, p. 104., note 1 p. 146. » 4HEMMINGS J., Persistance : la politique de l’art textile de Teresa Lanceta, in Teresa Lanceta. La mémoire tissée, op cit.
Résonance 2 · Une démarche d’admiratrice
Teresa Lanceta est, me semble-t-il une admiratrice, au sens où la philosophe Joëlle Zask le définit dans son ouvrage « Admirer » :
« L’admiration est dérivée de l’imitation ; mais l’imitation n’est pas la reproduction. »5ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024 Cette distinction m’intéresse, car je vois dans l’imitation un trait qui facilite la transmission : l’idée de faire « à partir de ».
Teresa Lanceta explique qu’à la fin des années 1980, des décennies avant les modes actuelles, elles tissaient déjà depuis plus de dix ans et avaient des réserves sur le concept d’originalité de l’œuvre d’art6HEMMINGS J., Persistance : la politique de l’art textile de Teresa Lanceta, in Teresa Lanceta. La mémoire tissée, op cit.. Joëlle Zask le dit aussi dans le même livre7ZASK J., Admirer, éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Editions Premier Parallèle, 2024 : l’originalité, qu’elle définit comme une capacité à inventer sa propre voie, se fait « dans une recombinaison entre une performance conforme à la tradition et l’innovation ».8ZASK J., ibid
Résonance 3 · La frontière entre arts dits mineurs et majeurs abolie
Teresa Lanceta s’inscrit dans un mouvement, celui de femmes du XXème siècle (Nouvelles Pénélopes, Fiber Art…) qui se réapproprient et réhabilitent les arts du textile, domaine longtemps considéré comme un art mineur et artisanal, incompatible avec la création artistique.
L’originalité de Teresa Lanceta réside certainement dans le fait de… questionner l’originalité de ces œuvres, en revendiquant ouvertement ses inspirations.
Dans cette façon d’abolir la frontière entre les arts dits mineurs et majeurs, je vois un parallèle avec le champ de représentation auquel je suis confrontée en tant que biographe : il y aurait les vies majeures, illustrées par des faits ayant reçu l’onction de la reconnaissance publique et, par opposition, des vies mineures, de moindre importance, indignes d’être racontée.
Je n’ai jamais voulu préciser que j’étais biographe « pour gens ordinaires ». En miroir de Teresa Lanceta qui nous interroge sur l’originalité de l’œuvre d’art, je me suis toujours demandée ce qu’était l’ordinaire d’une vie. Je cherche encore.
Résonance 4 · Une œuvre collective
La vision du tissage proposée par Teresa Lanceta résonne tellement avec ma vision de mon métier de biographe. Une vision que je formule par cette invitation : tissons des récits qui relient.
Comme dans le tissage, travail délicat issu d’un savoir-faire artisanal, le biographe tire un fil de vie, puis un autre, les entrecroise pour en faire un ouvrage. Et « tissons » à la première personne du pluriel : je crée le récit dans l’interaction avec la personne qui se raconte. La biographie est une œuvre collective.
Dans la foulée de ce refus de frontière entre art et artisanat, Teresa Lanceta invite elle aussi à repenser la notion traditionnelle d’auteur, soulignant le caractère collectif des œuvres, à l’image des jarapas, tissages réalisés à partir de tissus réutilisés.
« Ces textiles recyclés, aux motifs et aux couleurs multiples, sont associés à la région des Apujarras, dans le sud-est de l’Espagne, mais il s’agit d’une tradition de fabrication dont on trouve des exemples dans le monde entier. (…) Dès le début de sa carrière, Teresa Lanceta commença à produire des jarapas et continue aujourd’hui à travailler non pas à partir de matériaux achetés, mais à partir de vêtements d’occasion que lui donnent amis et membres de sa famille (…) C’est bien Teresa Lanceta qui assemble mais c’est la communauté qui se souvient de son travail et ce sont leurs vies qui en fournissent les matériaux. »9HEMMINGS J., Persistance : la politique de l’art textile de Teresa Lanceta, in Teresa Lanceta. La mémoire tissée, op cit.
Résonance 5 · Un acte de reprise du passé
Teresa Lanceta et les co-créatrices de ces japaras assemblés avec ingéniosité à partir de restes de tissus qui « représentent à la fois le besoin et le désir de valoriser des vestiges »10 HEMMINGS J., Persistance : la politique de l’art textile de Teresa Lanceta, in Teresa Lanceta. La mémoire tissée, op cit.accomplissent un acte important : un acte de reprise du passé, pour le dire avec la philosophe Vinciane Despret, le terme de reprise « désign|ant] à la fois, par ces heureuses coïncidences sémantiques, l’art de la couture et du ravaudage, l’art de combler ce qui manque, l’art de guérir les tissus et l’art d’assurer un relais. »11DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023
Merci à Teresa Lanceta ainsi qu’à celles et ceux qui contribuent à faire connaitre son œuvre. Continuons à tisser des récits qui relient.
Teresa Lanceta. La mémoire tissée, Coédition Lienart et musée d’Art moderne de Céret, 2024 / Auteurs : Jean-Roch Dumont Saint Priest, directeur-conservateur du musée d’Art moderne de Céret ; Dr Gwendoline Corthier-Hardoin, adjointe au service conservation, responsable des expositions du musée d’Art moderne de Céret ; Dr Jessica Hemmings, professeure d’artisanat, HDK-Valand, université de Göteborg.
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