
Le doc en quelques mots
Marie-Claire a soixante-dix ans. Elle témoigne de ce qu’a été sa vie : une passion précoce pour les tracteurs, la reprise de l’exploitation de son père, son métier d’agricultrice qu’il a fallu conjuguer avec celui de mère de trois enfants…
Depuis sa retraite, elle s’est mise à lancer des couteaux et des haches, est même devenue vice-championne du monde de cette discipline (dont j’ignorais tout jusqu’à cette écoute J).
Une vie à soi est une catégorie à part des épisodes d’Un Podcast à soi, série documentaire débutée en 2017 par Charlotte Bienaimé. Féminismes et genre sont les thématiques abordées par la série, dans un mélange précieux de récits intimes, paroles expertes et poésie. Dans Une vie à soi, la documentariste livre le portrait de femmes que je qualifierais d’« ordinaires-particulières ». A découvrir !

Résonance 1 · La voix de ma grand-mère
Écouter ce documentaire a d’abord été une expérience sensible. La voix de Marie-Claire m’a rappelé celle de Marie-Elise, ma grand-mère maternelle, bretonne, comme l’héroïne du documentaire dont je vous parle aujourd’hui.
Chaque voix est unique… Et immense, l’émotion liée à l’écoute d’une voix, surtout si elle est celle d’un proche disparu… Je n’ai aucun enregistrement de la voix de ma grand-mère, qui s’est éteinte dans les années 1990. Et c’est d’ailleurs peut-être ce manque qui m’a amenée à penser une offre de biographie sonore…
J’en parlais dans cet article publié au printemps dernier : Donner à entendre ce que la voix raconte où je m’étais posé les questions suivantes : que raconte la voix, au-delà de la parole ? Que dit-elle de notre vie, de notre expérience, de notre identité ?
Résonance 2 · Intime et engagements publics mêlés : la vie est à la fois multiple et « une »
J’écoute Un Podcast à soi depuis ses débuts. Cette façon de tisser ensemble récits intimes de femmes, paroles expertes, et extraits littéraires m’a immédiatement plu. Elle m’est apparue comme un chemin de réhabilitation des récits de l’intime, en les plaçant au même niveau que la littérature et les savoirs portés par les expertes. Une vie à soi s’inscrit dans cette voie : dans une couture invisible, ces portraits assemblent vie intime et vie publique.
En tant que biographe, je constate parfois une réticence à évoquer l’intime. Comme si les engagements publics, qu’ils soient professionnels ou citoyens étaient les seuls à avoir de la valeur. Comme si l’intime était un domaine insignifiant, à part.
Même si nous évoluons dans une société qui cloisonne encore vie publique et vie personnelle, il me semble que la vie est « une ». Et que l’intime a toute sa place dans le récit de nos vies.
Résonance 3 · Les contradictions d’une vie
Comme toute vie, celle de Marie-Claire laisse entrevoir des contradictions, des ambivalences.
Par exemple, elle nous raconte que sa vie a été jalonnée par la recherche de la réussite, une quête reçue en héritage (maternel) et perpétuée jusqu’à cette reconversion sportive à soixante ans. Mais ce qu’elle évoque à propos des enfants dit tout autre chose :
« avoir des enfants, c’est cadeau, je trouve ça beau. Ce que j’ai apprécié, c’est que vous ne pouvez pas contrôler, ça j’aime bien, quand on ne peut pas contrôler… Parce que vous ne savez même pas le sexe, vous ne savez pas la couleur, vous ne savez pas comment va être l’enfant. Et c’est quelque chose de miraculeux. »
Marie-Claire
En tant que biographe, je ne cherche pas à aplatir ces contradictions, car elles révèlent l’humanité du narrateur.
Résonance 4 · Un documentaire qui déjoue notre horizon d’attente à propos de Marie-Claire
Une femme de soixante-dix ans, agricultrice à la retraite, au corps marqué par trois maternités et un travail physique pénible, qui prend aujourd’hui soin d’un mari atteint de la maladie d’Alzheimer… Voilà ce qui aurait pu être dit pour présenter Marie-Claire, dessinant notre horizon d’attente* en tant qu’auditeur.

Le documentaire biographique déjoue cet horizon d’attente en donnant à entendre la force et la combattivité de Marie-Claire, au sens propre comme figuré, le témoignage fort qu’il est possible de se réinventer à soixante ans…
* J’ai découvert cette notion d’horizon d’attente avec Elissa Mailänder, interrogée par Antoine Tricot dans son documentaire Se souvenir de Sam, que j’évoque dans la chronique #4. Ce terme a été forgé dans les années 70 par Hans R. Jauss dans le contexte de la réception des œuvres littéraires.
Une vie à soi : Marie-Claire, un documentaire sonore de Charlotte Bienaimé, Réal. Annabelle Brouard, Un Podcast à soi, produit par Arte Radio (2023)
Vous venez de lire la chronique résonance #8. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :



