
« Au moment de sa mort, j’ai retrouvé des enregistrements de la voix de ma mère. En les écoutant, je l’ai vue. Je l’ai imaginée, elle, cette femme, avec ses enfants – alors tout petits – autour d’elle. » Voici le témoignage émouvant que j’ai recueilli lors d’un entretien mené dans le cadre de mon enquête sur la transmission et la mémoire*.
Que raconte la voix, au-delà de la parole ? Que disent ses vibrations sonores, ses marques singulières ? Comment restituer cette singularité pour la postérité ?
Ce que la voix raconte
La voix dit les origines
La voix dit d’où l’on vient. Façonnée à la fois par nos gènes et par l’écoute de l’environnement dans lequel nous baignons, la voix prend la teinte de notre milieu. C’est ce qui peut expliquer que se perpétue l’accent, dont Alain Fleischer nous offre cette belle définition :
« Deux syllabes suffisent – même une – et la prononciation d’un seul mot, pour révéler, derrière la langue parlée, la présence plus ou moins cachée, plus ou moins masquée, plus ou moins refoulée, ou au contraire plus ou moins assumée et même plus ou moins exhibée, d’une autre langue, derniers échos d’une langue fantôme dès les premiers sons d’une parole, le spectre d’une langue (ne parle-t-on pas de « spectre acoustique » ?) – morte ou vivante, on ne sait – superposée à celle que l’on entend au premier plan et qui satisfait aux besoins immédiats de la communication, convoquée comme témoin à décharge ou visiteuse indiscrète, presque indésirable, qui s’est invitée elle-même, qui s’est glissée là – et désormais indélogeable, au fond de la salle –, contaminant les sonorités comme un rhume affecte la voix, insinuée parmi les contours phonétiques et les modifiant assez pour créer un dessin qui se distingue des formes standard sans pour autant affecter la structure phonologique […] : dans une langue parlée, cela s’appelle un accent. »
Alain Fleischer1FLEISCHER A., L’accent, une langue fantôme. Le Seuil, 2005
Le concept d’accent est loin d’être neutre. Surtout s’il est manipulé avec l’idée sous-jacente qu’il existerait un parler sans accent, seul à être légitime. Bien installée en France, cette idée relève d’une forme de discrimination que le professeur de sociolinguistique Philippe Blanchet nomme « glottophobie ». Le locuteur qui en est victime est dévalorisé ou stigmatisé en raison de son accent régional ou étranger, ou de sa langue maternelle qui n’est pas le français, ou encore de difficultés à s’exprimer clairement en français. Anciennes, les sources de cette glottophobie s’enracinent au moment de la Révolution Française où les Jacobins, partisans d’une France très centralisée autour de Paris prennent le pouvoir, « avec la volonté de faire de la langue française, un outil emblématique pour unifier le pays, en lui donnant une même langue, une seule et même langue… (…) Mais pendant très longtemps encore, les langues régionales restent majoritaires. Le français n’est utilisé que comme langue seconde, notamment dans les grandes villes, par les classes aisées, par les personnes ayant fait des études, dans son bassin historique, le bassin parisien élargi à Orléans et la vallée de la Loire. Il faudra un siècle et demi, jusqu’au début du XXème siècle, par la force et par la pression pour décourager les populations de parler leurs langues – avec parfois des interdictions – et pour les convaincre de passer au français, pour la promotion ou la réussite sociale de leurs enfants »2Philippe Blanchet dans un entretien de Benoit Grossin pour France Culture

L’accent est ce qui a survécu des langues régionales malmenées par ce français hégémonique.
L’accent étranger subit-il un sort différent ? Andrea Cohen interroge l’essence de ce signe sonore distinctif dans un essai radiophonique « Mon accent étranger »3COHEN A. Mon accent étranger, L’expérience, France Culture, 2022
« J’interroge celles et ceux qui, comme moi, ont un accent étranger : comment chacun s’accommode de cela, comment chacun se construit une identité à partir de cette différence fondamentale, reconnaissable non pas à la vue, mais à l’oreille… Un conflit émerge entre le besoin d’être accepté comme une partie intégrante de la nouvelle communauté et le refus (peut-être inconscient) de quitter son accent accroché à une identité qui éclaterait en mille morceaux si on le perdait. La volonté de ne pas perdre son accent, cela peut signifier le refus de devenir un autre, le désir de garder en soi cette partie de nous qui raconte qu’on vient d’ailleurs. J’ai un accent, donc je suis (un.e autre ?), car je suis d’ailleurs. Qu’est-ce qu’avoir perdu la trace de son origine et donc une part de son identité ? »
Andrea Cohen4COHEN A. Mon accent étranger, L’expérience, France Culture, 2022
Aujourd’hui, un Français sur deux estime parler avec un accent, selon un sondage IFOP publié en janvier 20205Sondage évoqué dans ce même entretien Glottophobie : comment le français « sans accent » est devenu la norme . Plus d’un quart d’entre eux affirment être régulièrement l’objet de moqueries dans leur quotidien. Le français dit « sans accent » s’est donc progressivement posé comme une norme. De la même manière que le renoncement à la langue régionale au début du XXème siècle a été un facteur d’ascension sociale, l’effacement de l’accent est parfois une condition pour réussir un concours un examen, un entretien d’embauche. Rendu indésirable par cette entreprise d’imposition d’un français prétendument sans accent, l’accent jouit-il d’un statut différent dans la sphère intime ? Je le crois. Signe de la singularité de la voix, l’accent de ceux que l’on aime nous importe, nous émeut.
Nous émeuvent aussi : le grain de la voix, les intonations caractéristiques.
« Yvonne a dans la voix les pierres rocailleuses de mon enfance, ces intonations de femmes entendues sur les marchés, agricultrices en blouse de nylon… »
Emmanuelle Polle6POLLE E., Les vêtements de nos vies, Épisode 3 : La dernière garde-robe, LSD La Série Documentaire, 2022
Cette voix est aussi celle de ma grand-mère maternelle. Un de mes premiers souvenirs d’enfance est d’ailleurs sa voix, ou plutôt cette façon qu’elle avait de se racler la gorge, ce « rrrhummmmm, rrrhummmmm » que j’ai encore en tête, que je pourrais encore imiter, je crois. Pour combien de temps encore ?
La voix dit le temps qui passe

Loin d’être figée, la voix évolue avec l’âge. Le cri en est la première manifestation, à la naissance. Une voix qui répond à une autre voix, celle de la mère et des êtres proches que le bébé a connues alors qu’il n’était qu’un fœtus.
« Dès le sixième mois de gestation, les structures anatomiques et physiologiques nécessaires à l’audition sont présentes. Le fœtus reçoit les bruits endogènes comme les battements du cœur de sa mère et les bruits externes – à condition qu’ils atteignent une intensité suffisante – comme les voix humaines. La voix maternelle s’en distingue nécessairement par sa répétition, par sa permanence, sa fréquence et sa familiarité. Son rythme et ses caractéristiques intonatives imprègnent le fœtus qui s’en souvient quand il quitte le sein maternel et qui y réagit avant de naître par des réponses cardiaques et motrices… »
Janine Abécassis7ABECASSIS J, La voix du père, PUF, 2004
À la naissance, deux jumeaux homozygotes – de « vrais » jumeaux – possèdent la même voix8Écouter à ce propos Jean Abitbol, médecin ORL, phoniatre et chirurgien cervico-facial, dans sa « conversation scientifique » avec Etienne Klein, Physique et métaphysique de la voix, France Culture, 2020. En revanche, les voix pourront diverger au cours de leur vie si, par exemple, l’un habite à Paris, fume, et parle très peu dans l’exercice de son métier, et l’autre émigre en Australie, devient comédien et fait preuve d’une hygiène de vie irréprochable…
Au-delà de ces facteurs environnementaux, des évolutions naturelles affectent la voix à au moins deux moments de notre vie : adolescence et entrée dans le grand âge. À la puberté, une révolution se produit pour garçons et filles, même si les garçons traversent le processus de façon plus spectaculaire : la mue. Un changement qui intervient rapidement et qui fait regretter à de nombreux parents de n’avoir enregistré la voix d’enfant, de n’avoir capturé ce qui ne sera plus…
À partir d’un certain âge, autour de soixante-dix ans, la voix peut se faire plus faible, hésitante, chevrotante. Ce phénomène de vieillissement de la voix, appelé presbyphonie9REVIS J., La voix et soi, Ce que notre voix dit de nous, De Boeck / Solal, 2013 peut être en partie limité par l’activité physique – l’activation de la voix reposant sur le souffle -, et l’exercice de la parole et du chant… L’actrice Annie Mercier, dont la voix grave est remarquable, évoque ce sujet du vieillissement de la voix dans la série documentaire de Delphine Saltel « En Bonne voix »10SALTEL D., En bonne voix, Épisode 2, Annie Mercier, la peur de perdre, Arte Radio, 2014 :
« Ma voix, je pense, ne me raconte pas… Ou elle raconte une part de moi, mais pas assez…. […] Elle ne raconte pas l’enfance, la légèreté, la poésie (…) cette partie du ciel là me manque… ».
Annie Mercier11SALTEL D., En bonne voix, Épisode 2, Annie Mercier, la peur de perdre, Arte Radio, 2014
En effet, la voix se modifie avec l’âge, mais ce changement peut se révéler émouvant, dans ce qu’il donne à percevoir de vulnérabilité.
Même altérée, la voix est, dans certains cas, ce qui subsiste de nos proches quand tout d’eux semble s’être absenté. Annie Ernaux l’évoque dans « Je ne suis pas sortie de ma nuit », roman dans lequel elle retrace les dernières années de sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, à qui elle rend visite dans une maison de retraite.
« Mais il y a encore sa voix, parfois des expressions qui sont « elle », se confondent avec son être unique. Tentative éperdue de les fixer […]. Le plus souvent je ne pense à rien, je suis auprès d’elle, c’est tout. Il y a pour moi, toujours sa voix. Tout est dans la voix. »
Annie Ernaux12ERNAUX A., Je ne suis pas sortie de ma nuit, Gallimard, 1997
La voix dit les états d’âme
La voix est, ni plus ni moins, une alchimie entre notre pensée et notre corps, la voix dit ce que nous ressentons.
« Elle met l’affect à nu. La signification d’un propos ne tient pas seulement aux mots prononcés, elle est aussi dans la voix. Quelqu’un de particulièrement extraverti, qui va parler très fort, donnera obligatoirement à sa voix une intonation et une puissance, ainsi qu’un pouvoir décisionnel. A l’inverse, une personne timide aura une voix plutôt effacée. La voix trahit donc, d’une part, la personnalité, mais surtout l’état d’âme dans lequel on est. […] De par l’intonation, les harmoniques, les silences, la voix est donc bien un reflet incontestable, non seulement de l’histoire que nous avons vécue; mais, d’autre part, elle révèle également l’état actuel de notre émotion et de nos sentiments. De ce fait, c’est une harmonie et un amalgame de ces deux éléments qui donnent à chacun une empreinte vocale particulière. »
Jean Abitbol13Jean Abitbol dans l’article « Souvent, la voix en dit long », paru dans La Libre Belgique (15/02/2005)

Traduits par la voix, ces états d’âme sont perçus d’autant plus finement par ceux qui nous connaissent :
« Quand la familiarité avec l’autre atteint une sorte de transparence, il est possible d’entendre sa voix comme un registre sonore de ses émotions. « Il pouvait suivre ses sentiments d’après le timbre de sa voix comme on suit une partition de musique », pense Narouz en écoutant parler son frère Nessim [personnages de « Balthazar » de Lawrence Durrel]. Connaître l’autre, c’est être sensible aux inflexions de sa voix qui traduisent ses états d’âme, sa fatigue, sa tristesse, ses hésitations, sa joie… La moindre nuance vocale au regard de ce qui est familier à ses proches est parfois lourde de sens et se confirme souvent par d’autres données gestuelles ou mimiques. À ce moment une « troisième oreille » est à l’écoute, plus intuitive, qui enregistre d’infimes différences porteuses de sens ».
David Le Breton14LE BRETON D., Éclats de voix, une anthropologie de la voix, Éditions Métailié, 2011
La voix est riche de toutes ces informations… Pourtant, il y a une chose que mes entretiens ont mis à jour… Certains ont oublié la voix de leurs proches disparus.
« J’ai oublié la voix de mon père. Rien que d’y penser, ça me crée une émotion. Pas de la tristesse. C’est comme s’il réapparaissait. », me disait l’un deux. Comment restituer la voix de nos proches ?
Restituer la voix
La voix dans l’écriture
Est-il possible de donner à entendre la voix dans l’écriture ? Car l’on ne parle pas comme on écrit…. Et inversement.
« Si je dis : « L’homme que vous voyez là-bas assis sur la grève est celui que j’ai rencontré hier à la gare », je me sers des procédés de la langue écrite et je ne fais qu’une seule phrase. Mais en parlant, j’aurais dit : « Vous voyez bien cet homme, – là-bas, – il est assis sur la grève, – eh bien ! je l’ai rencontré hier, il était à la gare »
Joseph Vendryès15VENDRYÈS J., Le Langage, introduction linguistique à l’histoire, 1921, rééd. Albin Michel 1968
L’écrit est dans la subordination, là où le parler est plutôt dans la juxtaposition.16LE BRETON D., ibid
Pour rester « fidèle » à la voix de la personne ou du personnage dont on entend restituer les propos, se pose la question de l’introduction de l’oralité dans la langue écrite, sorte de voie du milieu entre parler et écrit, comme l’a montré le poète et linguiste Henri Meschonnic. « Entre l’écrit et le parlé, il distinguait une troisième modalité : l’oralité, qui peut apparaître « avec les moyens du parlé dans le parlé » et « avec les moyens de l’écrit dans l’écrit », et qui n’est autre qu’« une organisation du discours régie par le rythme ».17GASQUET-CYRUS M., Peut-on écrire l’accent marseillais ? Analyse sociolinguistique de l’oral stylisé dans un corpus de littérature contemporaine, Travaux interdisciplinaires sur la parole et le langage, 29 | 2013
À cet égard, je pense à l’ouvrage d’Adelaïde Blasquez « Gaston Lucas, serrurier. Chronique de l’anti-héros », la biographie de Gaston Lucas, homme ordinaire, voisin d’immeuble de l’auteure, dont elle s’est rapprochée après que celui-ci ait tenté de se suicider au gaz. Blasquez s’est longuement entretenue avec lui avant de tisser ce récit écrit au « je ».
Dans la postface, elle détaille ses choix d’écriture :
« J’ai opté pour deux formes de transcription. L’une utilisée pour rapporter les épisodes marquants de sa vie se voudrait une sorte de degré zéro de l’écriture. Il recourt délibérément à ce français national, officiel (…) En ce qui concerne le récit proprement dit, il n’y avait pas d’autres solutions à mon sens. Maintenir les obscurités et les maladresses d’une confession orale me paraissait, en l’occurrence une imposture majeure. Préserver à tout prix la spontanéité du témoignage en le reproduisant littéralement revenait ici à lui dénier l’universalité, à en proscrire d’avance la communication. C’était renvoyer mon ami à la solitude. L’autre registre d’écriture employé respecte au plus près le mode d’expression de mon interlocuteur (…) Dans ces passages, l’écrivain s’en est tenu à un simple travail de montage, de façon à canaliser, par l’agencement des paragraphes, une pensée qui dans nos entretiens à bâtons rompus, s’éparpillait nécessairement et aussi à suppléer autant qu’il était possible, par la distribution du texte, l’influx que transmettent aux mots, dans l’expression verbale, les intonations de voix, les gestes, les jeux de physionomie du diseur. »
Adelaïde Blasquez18BLASQUEZ A., Gaston Lucas, serrurier. Chronique de l’anti-héros, Plon, 1976

Pour restituer la voix de Gaston Lucas, Blasquez opte donc pour une double transcription. Dans la transcription « classique », elle distille des marques d’oralité, des phrases aussi vivantes et savoureuses que « Quand on se trouve sous la coupe d’une belle-mère qui vous met les nerfs en capilotade rien qu’à vous regarder avec ses yeux de basilic. » Dans la transcription plus proche du parler du biographié, elle invente un dispositif qui permet de restituer la voix de Lucas, fait d’une absence de ponctuation qui impose au lecteur l’effort de composer le rythme, comme l’auditeur doit faire l’effort de tendre l’oreille pour percevoir les nuances d’expression de la voix. Elle laisse également des espaces vides, comme si le narrateur reprenait-là sa respiration.
Qu’en est-il de l’accent ? Est-il possible de restituer, par exemple, l’accent marseillais ? C’est la question que pose Médéric Gasquet-Cyrus, maitre de conférence en sociolinguistique dans son article « Peut-on écrire l’accent marseillais ? »19GASQUET-CYRUS M., Peut-on écrire l’accent marseillais ? Analyse sociolinguistique de l’oral stylisé dans un corpus de littérature contemporaine, Travaux interdisciplinaires sur la parole et le langage, 29 | 2013 Il relève les marqueurs stéréotypés utilisés par certains écrivains, comme la réduction des groupes consonantiques (avé l’assent) et l’ajout d’un -g (ou -gue) en fin de mot : paing pour pain, demaing pour demain, etc…Et relève également que d’autres auteurs entreprennent un travail plus subtil. Gasquet-Cyrus évoque ainsi le cas du roman « La Muette d’Arenc » de Robert Dagany20DAGANY R., La muette d’Arenc, Marseille 1950, Le Fioupelan, 2011.
« Dans une démarche qui emprunte à la fois au linguiste et à l’historien, il a essayé de rendre compte, avec nuance, des différents usages en circulation à Marseille dans les années 1950, chez les vieux Marseillais des milieux populaires (voyelles ouvertes, nasales appuyées), comme chez les enfants (avec leur argot d’écolier et leurs expressions), chez les étrangers (et leurs approximations dans la maîtrise du français) comme chez les bourgeois (et leur accent « pointu »). Et non content de bâtir son récit et ses dialogues avec les expressions, locutions, tournures et autres façons de parler que l’on pouvait entendre à l’époque, l’auteur a intégré des variations d’usage, avec par exemple pas moins de cinq formes (en plus du standard) pour avec : avé, avèque, a’que, ‘èque, a’èque.
« Elle, elle chante toujours bien et avé lui, je me suis estrassé de rire ! » (p. 284)
« Avèque tous ces hommes, j’ai peur de tomber enceinte ! » (p. 201)
« C’est pour ça que Tuan est parti se cacher pa’ce qu’i’ veut pas aller a’que son oncle en Inde ou en Chine. » (p. 211)
« Mais l’été, il est tout pareil, ‘èque le chapeau, la cigarette et la gabardine. » (p.285)
Médéric Gasquet-Cyrus21GASQUET-CYRUS M., ibid« Moooon Dieu, dites, i’ paraît qu’i’ va au bar boire a’èque les ouvriers du gaz et qu’i’ va faire de l’escalade dans les calanques… » (p. 101) »[19]
Entreprise délicate que celle de rendre la voix dans l’écrit… Pour donner à entendre la voix, reste une voie qui emprunte moins de détour… Évoquons maintenant l’enregistrement.
La voix enregistrée
![Archives_historiques_non_audiovisuelles_du_[...]Archives_de_btv1b53247882n_1](https://www.desrecitsquirelient.fr/wp-content/uploads/2024/04/Archives_historiques_non_audiovisuelles_du_.Archives_de_btv1b53247882n_1-1024x782.jpeg)
Si la voix enregistrée renvoie aujourd’hui davantage à la diffusion de la musique ou à la circulation d’informations, d’expériences ou d’œuvres via la radio ou les podcasts natifs, elle a été initialement pensée à des fins de conservation.
« Au départ de l’enregistrement sonore, il y a l’idée de conserver pour la postérité, pour l’éternité, les grandes voix du passé. C’est très intéressant du point de vue anthropologique, parce que, photographie d’un côté, conserver l’image, enregistrement sonore de l’autre, conserver la voix, il y a un rapport à la mémoire qui change dans les sociétés en pleine deuxième révolution industrielle.»
Ludovic Tournès, historien22Émission Le cours de L’histoire du jeudi 25 novembre 2021, Série « Son et radio, une histoire », Épisode 4 : Les voix du passé, du microsillon aux archives sonores
Thomas Edison, inventeur de la première machine capable d’enregistrer et de restituer le son le dit en effet :
« Bien après votre mort, l’instrument sera capable de répéter vos paroles, gravées dans l’aluminium, en reproduisant fidèlement le ton de voix sur lequel vous les aviez prononcées. Dépourvu de langue et de dents sans plus de larynx que de pharynx, cet appareil intrinsèquement muet n’en imitera pas moins vos intonations, empruntera votre voix, déclamera vos paroles et continuera par-delà les siècles, quand vous ne serez que poussière, de transmettre à ceux que vous n’aurez jamais connus chaque pensée, chaque rêve, chaque mot que vous choisissez de confier à son petit diaphragme métallique. »
Thomas Edison23in WOOD G., Le Rêve de l’homme-machine : de l’automate à l’androïde (trad. Sébastien Marty), Autrement, 2005
Au XIXème siècle, moment de changement civilisationnel, jaillit donc cette idée de constituer un patrimoine oral… Un moment d’intenses mutations que nous connaissons aujourd’hui, avec une intensité redoublée car, contrairement aux révolutions industrielles précédentes qui avaient essentiellement transformé le rapport de l’homme à la matière, les évolutions technologiques que nous traversons affectent les relations interindividuelles elles-mêmes24Voir à ce sujet, par exemple, l’entretien croisé de Daniel Cohen et Gérald Bronner « Oui, nous sommes face à un changement civilisationnel ! » paru dans l’Express du 6 octobre 2022. La nécessité de constituer un patrimoine oral est donc plus que jamais d’actualité. C’est d’ailleurs pour cela que je crois profondément à l’utilité de ces démarches biographiques que mènent associations, institutions, chercheurs et biographes…
Au-delà de cette démarche patrimoniale, l’enregistrement de la voix permet aussi la transmission. La voix d’une personne qui n’est plus, quand elle est (ré)écoutée par ses descendants peut accompagner ces derniers, les éclairer. C’est l’expérience qu’a faite Charlotte lorsque, ayant perdu sa mère à l’âge de 14 ans, elle a découvert des cassettes que sa mère avaient enregistrées dans les dernières années de sa vie. Des supports sonores qu’elle a consultés par vague, à l’âge de 18 ans, 22 ans et qu’elle continue à écouter périodiquement, chaque fois qu’elle traverse un moment difficile. Charlotte dit qu’elle a trouvé des réponses à travers ses cassettes :
« Ma mère reste dans ma tête, pour moi elle vit encore à travers ses cassettes […] C’est un fait, elle est morte, mais son souvenir est enregistré sur des bandes audio. Il est dans mes oreilles, il est dans ma tête… Quand je l’écoute parler, elle m’apporte des réponses et puis c’est comme si elle était là, vraiment, il y a sa voix, son intonation, ses virgules, ses hésitations… Elle transmet beaucoup de choses, elle trahit beaucoup de choses aussi d’elle, c’est comme s’il restait un petit truc d’elle à travers ces cassettes, qui me donne du courage, me rassure… C’est peut-être le rôle qu’elle aurait eu si elle était encore là : me donner des directions, me conseiller…»
Charlotte25BABIN A., Objets inanimés, avez-vous donc une âme?, Les Pieds sur Terre, France Culture, 2020
Par sa voix, le défunt reste alors, d’une certaine manière, vivant parmi les vivants. Car, comme l’écrit Annie Ernaux à la suite de l’extrait que je citais plus tôt dans ce texte : « La mort, c’est l’absence de la voix par-dessus tout ».26ERNAUX A., ibid
Dans ma palette de biographe, j’ai deux manières de restituer la voix de la personne dont je raconte l’histoire de vie : par l’écrit, je restitue la voix par un travail délicat autour de l’oralité. Je propose également la biographie sonore, où la voix se donne, par définition, de manière plus directe. Le travail d’ « écriture » est dans ce cas différent, se situant à la fois dans la prise de son et le montage.
Biographie écrite ou biographie sonore ? Je ne cherche pas à opposer les deux. À dire qu’il y en aurait une plus vraie, plus authentique. Chacune recèle ses possibles et ses contraintes. Le récit porté par la voix va permettre de restituer plus fidèlement toutes les informations données par la voix, une fidélité avec laquelle le procédé d’écriture le plus ingénieux ne peut rivaliser… Mais « l’écrit procure davantage de recul, autorise le choix des mots et la pesée de leur formulation, là où la parole se donne au fil de la voix »27LE BRETON D., ibid. Dans ce choix entre l’écrit et le sonore, le souhait de la personne qui raconte sa vie, son rapport à sa voix, à l’oralité sont, quoiqu’il en soit, déterminants.
Je cherche d’autant moins à opposer l’écrit et le sonore que je pense que les deux peuvent se compléter : une biographie écrite pourra être accompagnée d’extraits sonores relatant des expériences particulières par exemple…
Alors que nous n’étions pas encore au monde, la voix de nos proches est ce qui nous a accompagnés en premier, ce qui nous accompagne au quotidien… Et qui pourra continuer à nous accompagner si celle-ci a été recueillie, fixée…
Et vous, quel est votre rapport à la voix de vos proches ?
* Cet article s’inscrit dans une série débutée en mars 2023, inspirée par les entretiens que j’ai menés cette même année auprès de 42 personnes de tous âges et horizons : elles m’ont parlé de leur rapport à la transmission, à la mémoire, au récit de vie… À travers ces articles, mon idée est d’ouvrir un champ de réflexion plutôt que de chercher à résoudre les questions soulevées…
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