
Le livre en quelques mots
Signé par l’anthropologue Saskia Cousin, Ògún et les matrimoines est un livre foisonnant. Il raconte les histoires de Porto-Novo, capitale du Bénin, dessinant une histoire qui se révèle plus complexe et ambivalente que celle façonnée par les récits officiels des ethnologues et des colons. Car Porto-Novo – qui peut être aussi nommée Xọ̀gbónù et Àjàṣẹ – porte le multiple en héritage, multiplicité issue des nombreuses circulations, migrations et colonisations qui ont traversé et continuent à traverser la cité…
Clé importante pour appréhender la ville, les histoires des familles qui peuplent la ville sont véhiculées par des récits protéiformes. L’une de ces formes m’a particulièrement intéressée : l’oríkì. Transmission de l’ensemble des caractéristiques des lignages paternels et maternels sous forme de louanges adressées à un individu, l’oríkì est le plus souvent récité par les mères. Cette source a longtemps été ignorée par les anthropologues occidentaux.
Ouvrage regorgeant de connaissances acquises depuis le cœur des collectivités familiales, il intéressera particulièrement celles et ceux qui connaissent déjà le Bénin. Pour ma part, je ne connaissais ce monde qu’à travers les entretiens biographiques des artistes Germaine Acogny et Angélique Kidjo que j’avais chroniqués. Je confirme cependant qu’il est possible de plonger dans ces récits en non-initié, si l’on accepte de s’y perdre un peu (accepter de se perdre participe aussi du plaisir de cette lecture abondante !).
Je suis ressortie de ce bain de récits avec de la matière à penser (ce que je croyais savoir de) la transmission. Je la partage ici.

Résonance 1 · Raconter les passés
Les premiers mots de la quatrième de couverture du livre avaient aiguisé mon appétit de lecture : « Raconter les passés pour ouvrir l’avenir ».
La réactualisation du passé
Dire que le passé est raconté, c’est déjà sous-entendre qu’il n’est pas restitué, comme pourrait l’être un objet photographié ou conservé dans des conditions propres à le faire paraître à l’identique de ce qu’il a été. Celle ou celui qui raconte « fabule » 1Fabuler au sens où je l’emploie régulièrement dans mes chroniques, m’inscrivant dans la signification que lui donnent Vinciane Despret (reprenant elle-même Deleuze et Guattari) et Nancy Huston, pour ne citer qu’elles., choisissant de mettre en avant certaines circonstances, certains détails plutôt que d’autres, donnant un certain sens aux événements.
Au début du cinquième chapitre, Saskia Cousin cite Marshall Sahlins, anthropologue américain récemment décédé. Une citation que je trouve particulièrement éclairante :
« Peut-être qu’en prétendant écrire sur les autres nous ne parlons au fond que de nous-mêmes. Les histoires que nous composons sont, après tout, notre histoire. De bien des façons – de la sélection des thèmes aux questions de signification et de causalité – elles répondent à nos besoins présents. Ne sommes-nous pas alors obligés de conclure que ces histoires sont probablement fausses, si je puis me permettre une expression aussi surannée ? Les événements qu’elles ont organisés et les personnes qui en furent responsables, rien de tout cela ne fut élaboré pour répondre aux questions qui sont venues plus tard nous troubler.»
Marshall Sahlins, anthropologue 2SAHLINS, M., La Découverte du vrai sauvage et autres essais, Gallimard, 2007, cité dans COUSIN KOUTON S., Ògún et les matrimoines – Histoires de Porto-Novo, Xọ̀gbónù, Àjàṣẹ- Presses universitaires de Paris Nanterre, Coll. Ethnographies plurielles, 2024 (p. 151)
Cette citation fait écho à un de mes passages préférés du livre « Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur, lorsqu’elle évoque ce que raconte le Talmud à propos de la lutte de Moïse pour accepter la mort. Celui-ci s’y résout à partir du moment où il comprend que la grandeur de son existence et de son enseignement reste à être révélée à travers ceux qui viendront après lui.
« L’avenir n’est pas devant nous mais derrière, dans les traces de nos pas sur le sol d’une montagne que l’on vient de gravir, des traces dans lesquelles ceux qui nous suivent et nous survivent liront ce qu’il ne nous est pas encore donné d’y voir. »
Delphine Horvilleur 3HORVILLEUR D., Vivre avec nos morts, Grasset, 2021
Je note par ailleurs que cette fabulation qui est à l’œuvre d’une génération à l’autre, est également présente à l’échelle d’une vie humaine… chaque fois que nous évoquons un souvenir ! La mémoire que nous avons des événements de notre propre vie n’est en rien un enregistrement fidèle de ce qui a été. Me souvenir permet de réactualiser un événement du passé que je vais « revivre » pour m’en approprier les enseignements, pour tracer ce que cet événement peut ou pourra m’apporter. C’est précisément ce terme de réactualisation que Saskia Cousin emploie dans son ouvrage : « Ce qui fait patrimoine, c’est la transmission et la réactualisation, par la parole, les cérémonies familiales et les rites, les généalogies et la tradition. » 4COUSIN KOUTON S., Ògún et les matrimoines – Histoires de Porto-Novo, Xọ̀gbónù, Àjàṣẹ- Presses universitaires de Paris Nanterre, Coll. Ethnographies plurielles, 2024 (p. 94) Venons-en à l’oríkì, outil de cette transmission « réactualisatrice ».
Qui raconte ? Et à qui ?
« L’oríkì se caractérise par (…) une modalité spécifique de relation à l’autre et au temps. Un individu peut avoir plusieurs oríkì car l’oríkì varie suivant la nature des liens de parenté existant entre la personne qui adresse les salutations et l’individu à l’intention duquel l’oríkì est prononcé. »
Saskia Cousin 5Ibid, (p. 94)
Le destinataire façonne donc le récit, ce qui m’est tout à fait familier en tant que biographe. Une personne ne livrera pas sa biographie de la même manière en fonction des destinataires de son récit.
Et l’émetteur du récit ? Elle ou il a ses enjeux, un contexte dans lequel elle ou il énonce ce récit. A la manière d’une enquête, Saskia Cousin confronte les différentes versions des mythes fondateurs de la ville de Porto-Novo, mettant au jour la subjectivité de ces récits qui semblent parés des atours de l’objectivité, tant ils semblent validés officiellement. Elle propose ainsi de « considérer que les textes officiels, écrits, par les colons ne sont pas plus fiables qu’une généalogie ou que le récit mythique d’une fondation ancienne. »6Ibid (p. 153)Ces récits familiaux, véhiculés par les oríkì, et sur lesquelles l’anthropologue a décidé de s’appuyer ont longtemps été dédaignés par les chercheurs occidentaux : « plurielles, situées, contradictoires, discursives, les louanges sont difficile à mobiliser pour élaborer un panthéon Vodún / Òrìsà bien ordonné. Ce sont pourtant ces oríkì délaissés car trop féminins et trop rétifs à la catégorisation qu’il faut écouter (…) pour comprendre un peu de ce monde. » 7Ibid (p. 250)
La pluralité des sources que Saskia C. mobilise dessinent un tableau complexe, à l’image de ces identités multiples, qui sont celles des habitantes et habitants de Porto-Novo.
« Si l’on catégorise ces jeunes femmes, [Saskia Cousin évoque les femmes dont elle est entourée lorsqu’elle séjourne à Porto-Novo] on pourrait écrire que Fati est Bariba, Fidèle et Elodie sont Gun, Aicha Hausa, Maimouna est Mokolé, Olga et Agathe Bettamariba, Amandine Fon (…) En fait à l’heure où j’écris, j’hésite à les qualifier ainsi, car cette catégorisation « ethnique » même indicative apparait déplacée, voire grossière. Certes, chacune parle la langue avec laquelle elle se définira si on lui demande d’où elle vient, mais en maitrise aussi plusieurs autres. C’est ainsi que Fati peut se présenter comme Mokolé, Dendi, Hausa ou Bariba, selon ses interlocuteurs. »
Saskia Cousin 8Ibid (p. 37-38)
Ces identités multiples, le regard colonial les a niées à travers l’entreprise de catégorisation par ethnie. A ce propos, j’ai découvert dans le livre la notion d’exonyme, qui désigne le fait de nommer un groupe ethnique, racial ou social ou sa langue par un nom que le groupe lui-même n’utilise pas, ou plutôt n’utilisait pas jusqu’à ce que parfois, il finisse par s’imposer. Il en est ainsi de l’exonyme yoruba, bambara… Saskia Cousin cite l’anthropologue Jean Bazin :
« Sous l’Etat colonial et ses prolongements, jusqu’à ce jour, les nations, mêmes lourdes de passé, deviennent des ethnies, au même titre que les sociétés fragmentées en micro unités indépendantes. Que les groupes soient classés et identifiés à l’aide de procédures administratives, et savantes, c’est le revers d’une liberté perdue, celle de se nommer soi-même. »
Saskia Cousin 9Ibid (p. 210)
Et c’est à cet endroit que le livre de Saskia Cousin me touche. Car j’y perçois la délicatesse de celle qui écrit de façon à restaurer cette liberté. Cette exigence éthique de permettre à l’autre de se dire, je la porte aussi dans mon métier, œuvrant pour que des personnes, dont certaines ont souffert des étiquettes dont elles ont pu être affublées, puissent se dire.
Intéressant aussi de relever qu’en matière d’identités, ce sont les langues parlées qui comptent. La force de la parole, là encore.
Résonance 2 · Ouvrir l’avenir : traces et mises en mouvement
Une mémoire matérialisée… mais gare aux apparences !
La compréhension des dynamiques de transmission exige de porter son regard au-delà des apparences, qui pourrait nous faire croire à une importance accordée à la matérialisation du passé. Au-delà, par exemple de ce que les nombreux programmes en lien avec la sauvegarde du patrimoine bâti pourraient supposer d’intérêt réel des portonoviens pour ces traces. Saskia Cousin évoque ces programmes, notamment à travers le regard amusé des habitantes et habitants de la ville, peu intéressés par ces « vieilleries ».
« Dans le monde dit Yoruba, l’institution de transmission, de l’histoire et de la mémoire n’est pas la ruine, ce sont les pratiques panégyriques de l’Ìtàn 10Ìtàn : sélection laudative maitrisée et transmise par les hommes et de l’oríkì »
Saskia Cousin 11Ibid (p. 94)
Autre faux-semblant à dépasser : de la matérialisation de la mémoire généalogique dans l’espace, on pourrait être tenté de déduire un attachement, voire une fascination pour la matérialité, les formes… Évoquons d’abord cette inscription dans l’espace de la mémoire généalogique, tout à fait passionnante :
« Dans le centre ancien de Porto-Novo, les maisons familiales ne sont pas isolées, mais, encore aujourd’hui, regroupées en « collectivités » organisées chacune autour de la maison de l’ancêtre fondateur : la Xweta (tête de maison) ou maison mère. Contrairement au Héros – ancêtre mythique (Hennuvodun) auquel se réfère la famille de cet ancêtre fondateur – ce dernier n’est pas divinisé : sa mémoire est matérialisée à travers un asein (sculpture en métal composée d’une tige et d’un plateau portant les attributs du défunt) installé dans le yoxò (chambre des morts [dont parlait Angélique Kidjo dans ses entretiens biographiques A voix Nue]) de la Xweta avec ses descendants défunts.
Saskia Cousin 12Ibid (p. 123-124)
Mais rappelons-le : « Ce qui fait patrimoine, c’est la transmission et la réactualisation, par la parole, les cérémonies familiales et les rites, les généalogies et la tradition »13Ibid (p. 94). Les matérialisations seules sont insuffisantes.
Ceci me questionne. Les matérialisations que je contribue à faire naître, à savoir les ouvrages biographiques – qu’ils soient écrits ou sonores -, sont-ils eux aussi insuffisants pour « faire » transmission ? Faute de rituel l’accompagnant, cette mémoire sera-t-elle traversée au-delà de la trace ? J’en viens ici à une question avec laquelle je chemine depuis quelques temps.
La force de la parole et de l’adresse directe
J’en parlais dans une récente chronique où je mettais en tension la trace et la traversée, m’inspirant des paroles de la danseuse étoile argentine Ludmila Pagliero, qui objectait à propos de la prétendue amnésie de la danse, si on la compare à d’autres arts : « À notre époque on valorise trop les traces, mais les traces ne sont rien sans les traversées.14« LACROIX A., La Danse : philosophie du corps en mouvement, Allary Éditions, 2024 En effet, Le livre qui n’est pas lu, ou la sculpture qui n’est pas regardée, ne sont rien sans la traversée du spectateur. Je m’interrogeais alors : Que serait la traversée d’une mémoire ?
L’oríkì serait-il une forme possible de cette traversée ? L’oríkì ne peut se comprendre comme un texte, il est l’emblème d’une conception non matérialiste du patrimoine, porté par « la parole et ses pouvoirs considérés comme hautement performatifs »15COUSIN KOUTON S., ibid (p. 95) . Je songe à ces phrases que j’entendais enfant, qui évoquaient les transmissions orales africaines. Je percevais le sous texte : que cette mémoire orale serait plus fragile car il n’en existerait pas de trace. Pourtant le caractère vivace de ces transmissions, leur capacité à traverser le temps, du moins dans le cas de la société portonovienne, ne me donne pas à penser une quelconque fragilité. Ce que je comprends aujourd’hui c’est que cette traversée du temps, cette transmission, est moins affaire de conservation que de transformation, ce qu’un oxymore fréquemment utilisé à propos des arts Yorùbá peut résumer : « créer dans la tradition » 16Ibid (p. 252)
« A Porto-Novo, chacun n’acquiescera pas à l’idée qu’il faut conserver les traces du passé pour éclairer le présent et préparer l’avenir, car c’est plutôt de l’inverse dont il est question : le présent n’est pas une conséquence du passé, il est l’une de ses conditions de possibilité. Pour garder la mémoire du passé, des terres, des dieux et des lignages, il faut performer l’avenir, transformer le présent (…). »
Saskia Cousin 17Ibid (p. 96)
Voilà du grain à moudre pour celles et ceux qui pensent que toute démarche de biographie familiale serait passéiste, c’est-à-dire tournée vers le passé.
Intéressons-nous maintenant au rôle des mères et des épouses dans cette transmission. Évoquons à présent les matrimoines.
Résonance 3 · Les matrimoines
Matrimoines au pluriel
Saskia Cousin propose une lecture plurielle des matrimoines en s’appuyant sur le concept d’oríkì. Les oríkì sont un matrimoine à plusieurs titres.
· L’oríkì de la femme, correspondant à la définition qui est aujourd’hui en circulation en France par exemple, qui voit dans le matrimoine la mémoire des créatrices du passé et de la transmission de leurs œuvres et qui sous-tend une démarche de réhabilitation et de réappropriation d’un héritage culturel longtemps invisibilisé. « Car même s’il est erroné d’assigner un sexe anatomique de femme aux détentrices d’oríkì, il faut bien constater que c’est parce qu’une telle assignation a eu lieu que la plupart des anthropologues occidentaux ont ignoré ou méprisé ces louanges. » 18Ibid (p. 250)
· L’oríkì de l’épouse, à savoir le matrimoine matrimonial de la situation d’épouse (yao) assujettie mais garante, parce qu’étrangère, de la transmission de l’histoire de sa belle-famille.
· L’oríkì de la mère (ìyà), incarné par les salutations que la mère adresse à ses enfants en leur rappelant les panégyriques de son lignage à elle. Ce troisième matrimoine est celui de l’héritage maternel, impliquant une relation de puissance.
C’est ici que Saskia Cousin déjoue l’horizon d’attente qu’un lecteur non connaisseur de ce monde pourrait avoir à propos de ces femmes, pensées comme écrasées par le patriarcat, empêchées…
Puissance des mères qui transmettent
« J’avais à l’instar de la plupart des féministes occidentales, estimé que la domination masculine était hégémonique, parce que c’était ce que j’observais sur mes lieux d’enquête, parce que je m’appuyais sur une histoire occidentale et une représentation sociobiologique figée de la catégorie de « femmes » (…) A partir de l’étude des relations entre classes d’âge rites et pratiques de transmissions liées aux mères du Nigeria, [les chercheuses nigérianes Ifi Amadiume et Oyèrónke Oyewùmí] montrent que, dans leurs sociétés respectives, la catégorie « femme » n’existe pas en soi, que les rapports de domination ne sont pas figés mais relationnels et évolutifs selon la classe d’âge et le statut social. Ainsi une femme âgée puissante peut-elle prendre des épouses. Ainsi, au Bénin, le terme d’épouse marque-t-il à la fois une relation de proximité et d’assujettissement. Ainsi les initiés, hommes ou femmes, sont-ils nommés vodunsi, « femmes du Vodùn » ; ainsi les artistes d’Abomey étaient-ils considérés comme axosi, « épouses du roi ». Les termes « ìyà » en yoruba et « mino » en fon désignent en revanche une puissance sociale, rituelle et spirituelle particulièrement redoutée. Au sommet des cultes le plus secrets et les plus respectés se trouvent souvent des mères dont rien ne laisserait présager la puissance. »
Saskia Cousin 19Ibid (p. 47-48)
Puissance des mères qui transmettent… Sur le continent européen, comme je l’avais écrit dans cet article consacré aux photos de famille, les mères sont aussi celles qui, les premières, racontent et transmettent les histoires familiales, qui mettent en circulation les mémoires. Mais cette fonction de mise en circulation reste peu valorisée ici. Et si nous changions cela ?
Saskia Cousin Kouton, Ògún et les matrimoines – Histoires de Porto-Novo, Xọ̀gbónù, Àjàṣẹ – Presses universitaires de Paris Nanterre, Coll. Ethnographies plurielles, 2024
Je remercie ici l’artiste Rafiy Okefolahan, né à Porto-Novo, d’avoir accepté que je fasse figurer une de ses peintures dans cette chronique. Je vous invite à découvrir ses œuvres sur le site de la galerie Lazarew.
Vous venez de lire la chronique résonance #20. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :



