Cosquer Méditerranée

Le lieu en quelques mots

Profitant des dernières vacances de printemps avec mes enfants, j’ai visité la réplique de la grotte Cosquer, grotte préhistorique située dans les calanques de Marseille, ornée de nombreuses peintures et gravures. Je partage avec vous les résonances qui sont montées lors de cette visite.


Résonance 1 · Le besoin de savoir que d’autres avant nous ont existé

Prise dans cette visite contemplative, j’ai songé que je me confrontais là à des copies d’images élaborées par des êtres humains il y a 30 000 ans… Une échelle de temps insaisissable. J’ai alors repensé à l’avant-propos poétique de Paco Roca dans « Retour à l’Eden » que j’avais évoqué dans un article consacré aux photos de famille. Paco Roca évoque dans ce roman graphique la vie de sa mère Antonia, issue d’une famille espagnole, modeste.

« Comme Antonia, nous aussi nous scintillons un

instant, parmi une myriade d’étincelles

qui percent les ténèbres de la non-existence.

C’est pourquoi nous avons besoin de savoir

que d’autres, avant nous, ont existé.

Le passé nous est essentiel,

Nous ne sommes rien sans lui,

sans cette certitude de faire partie d’un

ensemble plus grand, formé de nos ancêtres,

et que nous nommons « humanité »

Et nous chérissons l’espoir que dans le futur,

d’autres étincelles viendront à briller

et qu’elles se souviendront de nous.

Ainsi tous ces flashs, aussi insignifiants, aussi brefs soient-ils, se condensent pour engendrer un rayon de lumière,

Notre lutte est constante contre l’oubli fatal qui s’acharne à gommer le passé.

Mais notre mémoire limitée menace souvent de nous trahir.

Pour lui résister, le génie humain a créé plusieurs outils capables de fixer l’instant. »[1]

Paco Roca 1ROCA P., Retour à l’éden, Delcourt, 2022

Et ce génie humain qui s’est exprimé il y a si longtemps nous parvient aujourd’hui alors que nous observons ces images peintes, dessinées, gravées sur les parois.

Résonance 2 · La main de l’homme

Parmi les images figurant sur les parois, nombreuses sont les figures animales, dont des pingouins témoignant du climat froid qui régnait alors en Provence. Mais ce sont les représentations de mains humaines qui me restent particulièrement en tête. Celles-ci ont notamment été dessinées en négatif, par une technique de pochoir.

Cette vision a résonné avec le travail de Sebastião Salgado « La main de l’homme ». Le photographe a sillonné de nombreux pays dans les années 80-90 pour témoigner par l’image des mutations ouvrières, de la fin d’un monde et de cet instant où « la main de l’homme » doit abdiquer devant la technologie. 2AMAR M., La main de l’homme : Sebastião Salgado au palais de Tokyo [article], Revue Vingtième Siècle,1994 / 41 pp. 107-108 https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1994_num_41_1_3279

« Ces 346 photos sont non seulement le témoignage d’une époque bientôt révolue, mais aussi la glorification du travail manuel, symbole d’un univers en voie de disparition ». 3Quatrième de couverture de La main de l’Homme, édition de la Martinière, 1994

Ce qui interpelle ici, c’est que le processus de reconstitution de la grotte défait cette opposition entre technologie et manualité. Car la reconstitution a été possible grâce une alliance entre la technologie (modélisation 3D) et un travail artistique réalisé à la main comme en témoigne le travail réalisé par des artistes comme Gilles Tosello. La main de l’homme continue à œuvrer.

Résonance 3 · Nous sommes l’espèce fabulatrice, depuis toujours

A propos des représentations de mains qui ornent la grotte, le récit sonore qui guide la visite évoque les nombreuses interrogations suscitées par le manque de phalanges apparaissant sur les mains dessinées : mutilations, sacrifices rituels, maladies circulatoires ou doigts gelés ?

« L’hypothèse la plus probable serait que les mains étaient dessinées avec les doigts repliés, signe de reconnaissance ou langage codé vraisemblablement lié à la chasse et à divers rites, langage silencieux jadis utilisé par des peuples chasseurs, tels les San d’Afrique du Sud ou les Aborigènes d’Australie. »

Site dédié à la Grotte Cosquer (Ministère de la Culture / Musée d’archéologie nationale)

Nos lointains ancêtres cherchaient donc déjà à raconter. Et même si le sens de cette histoire nous échappe aujourd’hui, cette trace de sens, est, en soi, émouvante. Comme l’écrit Nancy Huston dans ce livre que j’affectionne particulièrement, nous sommes « l’espèce fabulatrice ».

« La narrativité s’est développée en notre espèce comme technique de survie. Elle est inscrite dans les circonvolutions mêmes de notre cerveau. Plus faible que les autres grands primates, sur des millions d’années d’évolution, l’Homo Sapiens a compris l’intérêt vital qu’il y avait pour lui à doter, par ses fabulations, le réel de Sens. »

Nancy Huston 4HUSTON N., L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Pour faire connaissance avec Nancy Huston, je recommande vivement l’écoute de la série Bookmakers qui lui est consacrée sur Arte Radio

La narrativité comme technique de survie. Survie, aussi, dans le sens de « maintien du souvenir ou de l’œuvre de quelqu’un après sa disparition dans la mémoire d’une communauté ». 5In définition CNRTL du mot « survie » Car nous sommes aussi la seule espèce à se transmettre des histoires de génération en génération. La transmission, précisément, est au cœur de ce projet de réplique.

Résonance 4 · Une course pour éviter l’effacement

La grotte Cosquer a été fréquentée et ornée à une époque où la mer se trouvait à plusieurs kilomètres… En raison de la remontée du niveau des océans, commencée à la fin de la glaciation il y a environ 19 000 ans, et amplifiée par le réchauffement climatique, la véritable grotte Cosquer s’avance chaque jour un peu plus vers son effacement, noyée par les eaux. Les chercheurs et les équipes dédiées à sa reconstitution sont pris dans une course contre le temps pour garder trace de ce qui disparaitra bientôt.

J’y ai vu un parallèle avec la démarche biographique. Car une des motivations de celles et ceux qui se lancent dans cette aventure (auto) biographique est précisément cela : sauver de l’oubli… Si cette motivation vous est familière, ou vous interpelle pour vous-même ou un de vos proches… Parlons-en !


Cosquer Méditerranée, Esplanade J4, 13002 Marseille

Vous venez de lire la chronique résonance #19. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

  • 1
    ROCA P., Retour à l’éden, Delcourt, 2022
  • 2
    AMAR M., La main de l’homme : Sebastião Salgado au palais de Tokyo [article], Revue Vingtième Siècle,1994 / 41 pp. 107-108 https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1994_num_41_1_3279
  • 3
    Quatrième de couverture de La main de l’Homme, édition de la Martinière, 1994
  • 4
    HUSTON N., L’espèce fabulatrice, Actes Sud, 2008. Pour faire connaissance avec Nancy Huston, je recommande vivement l’écoute de la série Bookmakers qui lui est consacrée sur Arte Radio
  • 5
    In définition CNRTL du mot « survie »

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