
« Je vais me remettre dans les photos de famille, les annoter… Sinon ces photos resteront muettes pour mes enfants ». Voici le projet que m’a confié une femme sexagénaire avec qui je me suis entretenue en ce début d’année*. À la fois objet et lieu de mémoire, les photos de famille nous entourent. Nous en prenons, en contemplons, en partageons… Que racontent-elles ?
La photo de famille comme trace
Le désir de fixer des moments
Portrait individuel ou collectif, la photographie nous inscrit dans le temps, comme le formule Anne-Marie Garat dans son livre « Photos de famille » :
« La photographie, venue si tard, réaliser ce rêve très ancien, comble le besoin éperdu de réparer l’œuvre du temps, qui, sans doute dès la caverne, inspire à l’homme le sens tragique de sa condition. »
Anne-Marie Garat 1GARAT A-M., Photos de famille, Actes Sud, 2011
Dans « Retour à l’Eden », Paco Roca évoque la vie de sa mère Antonia, issue d’une famille espagnole, modeste. Le point de départ et pivot de ce roman graphique est une photo, prise à la plage à l’été 46, une photo dont Antonia ne se séparait jamais. Pour nous introduire à cette image, Roca nous offre cet avant-propos poétique :
Comme Antonia, nous aussi nous scintillons un
instant, parmi une myriade d’étincelles
qui percent les ténèbres de la non-existence.
C’est pourquoi nous avons besoin de savoir
que d’autres, avant nous, ont existé.
Le passé nous est essentiel,
Nous ne sommes rien sans lui,
sans cette certitude de faire partie d’un
ensemble plus grand, formé de nos ancêtres,
et que nous nommons « humanité »…
Et nous chérissons l’espoir que dans le futur,
d’autres étincelles viendront à briller
et qu’elles se souviendront de nous.
Ainsi tous ces flashs, aussi insignifiants, aussi brefs soient-ils, se condensent pour engendrer un rayon de lumière,
Notre lutte est constante contre l’oubli fatal qui s’acharne à gommer le passé.
Mais notre mémoire limitée menace souvent de nous trahir.
Pour lui résister, le génie humain a créé plusieurs outils capables de fixer l’instant.
Nous avons inventé le dessin et l’écriture
… puis la photographie, qui retient si bien les étincelles de vie.
Paco Roca 2ROCA P., Retour à l’éden, Delcourt, 2022

Prendre une photo, c’est « immortaliser » un instant, selon l’expression consacrée. Le faire durer, le prolonger… Prendre plusieurs photos, à intervalles réguliers, revêt une autre dimension, celle de témoigner du temps qui passe.
Marques du temps qui passe
La photographie de famille accompagne notre relation particulière au temps, comme le dit Mony Elkaïm, psychiatre spécialiste de la thérapie familiale, dans une émission de 2014 consacrée aux photos de famille 3Du côté de chez soi, Que nous racontent les photos de famille ?, France Culture, 2014 :
« Les photos de famille, c’est aussi quelque chose qui nous aide à rythmer le temps […] Vous avez des gens qui chaque année vont vous envoyer leurs vœux avec une photo de leur famille. Vous voyez chaque année les enfants grandir, les parents grandir en maturité. C’est intéressant cette sorte de besoin quasi rituel de marquer le temps, ces balises sur la route… »
Mony Elkaïm
Dans son œuvre « Shades of time », l’artiste suisse Annelies Štrba donne à voir des images de sa famille sur plusieurs générations. Les photographies évoquent pour la plupart le quotidien et l’intime, avec notamment des photos très émouvantes d’enfants endormis. Le monde extérieur fait parfois irruption (Kobe juste après le tremblement de terre, Hiroshima aujourd’hui, Tchernobyl), rappelant ainsi que le temps de ces vies individuelles s’inscrit dans une histoire humaine plus vaste.
Car, en effet, nos photos de famille portent la marque du temps, de l’époque. La contemplation des photos du début du siècle offrent à nos regards contemporains des mines sérieuses, presque sévères. Pourquoi ? Une pluralité de causes : l’héritage du long temps de pose requis par les premiers appareils photos (l’immobilité du sujet photographié étant la condition de sa future netteté dans le cliché), des dentitions que l’on cherche à dérobe aux regards, ou plus généralement l’idée que l’on se fait d’une attitude digne pour la postérité…
Même si des photos de famille sont toujours prises à l’occasion de rassemblements familiaux – le mariage restant une référence en la matière – , celles-ci sont de plus en plus des témoignages de la vie quotidienne. Nous sommes passés de la photo-pose à la photo mouvement 4Esprit de Justice, Que racontent les photos de famille des évolutions contemporaines ?, France Culture, 2022 , la « bonne photo » étant celle qui est prise sur le vif.
La photo numérique, surtout depuis qu’elle est opérée depuis nos téléphones portables ouvre la voie à une production immense de clichés. Cette possibilité théoriquement infinie de prendre des photos redouble l’illusion que nous pouvons fixer l’instant par la photographie, comme l’écrit Anne-Marie Garat :
« A force de faire des images en souvenir, pour après, nous pensons prendre une assurance contre l’oubli, et nous nous en remettons à elles pour garantir qu’au moins ceci n’est pas perdu. […] Au moment de déclencher, nous conjuguons déjà au futur antérieur le présent de cet instant que va saisir la photographie. Ainsi captons-nous des reflets en fragments, en faisons-nous des signes, sauvés du grand brouillage nébuleux. Nous nous donnons les marques, repères et mesures, d’une mémoire future, stable, explorable à loisir, croyons-nous. »
Anne-Marie Garat 5GARAT A-M., Photos de famille, Actes Sud, 2011
Google, Apple, Facebook dont le métier est de capter notre attention ont bien compris ce besoin viscéral de ces « preuves d’existence », pour le dire avec Roland Barthes 6La photographie comme preuve d’existence, idée développée dans La chambre claire, Gallimard, 1980. Ainsi ces notifications générant des rappels tels que « Souvenez-vous, c’était il y a quatre ans » et le lot de photos-souvenirs qui les accompagnent nous plongent-ils dans une rêverie teintée de nostalgie.
Paradoxalement, à l’ère du numérique, la photo argentique est un objet de fascination, comme en témoignent les comptes Instagram constellés de photos… argentiques, qui témoignent de l’enfance, de la beauté singulière d’un parent lorsqu’il ou elle était jeune… Au-delà des réseaux sociaux, les nouvelles technologies basées sur l’intelligence artificielle s’emparent de ces vieilles images, à l’image du service en ligne DeepNostalgia ou ReImagine lancé par MyHeritage : des vidéos sont créées à partir de photos qui n’offraient jusque-là des expressions figées. Troublant.
Témoignage des évolutions de la famille
Un examen attentif des photos de famille sur plusieurs décennies révèle des changements, des glissements. On observe ainsi un déplacement du centre de gravité des photos de famille, comme le souligne la psychologue Claudine Veuillet-Combier :
« Par le passé, la photo était très hiérarchisée, avec, au milieu, les parents, et les enfants autour et aujourd’hui c’est l’inverse. C’est l’enfant qui est au centre, […] peut-être parce qu’aujourd’hui c’est l’enfant, l’élément le plus stable de la famille, c’est celui qui restera présent de façon continue. Alors que le couple, par exemple, peut se disperser, la famille se construit autour de l’enfant. »
Claudine Veuillet-Combier, psychologue 7Esprit de Justice, Que racontent les photos de famille des évolutions contemporaines ?, France Culture, 2022
Autre constat sur les photos contemporaines de l’intime familial : la faible représentation des femmes sur ces photos, car ce sont elles qui réalisent ces images. 8Pour approfondir ce sujet voir l’article de Irène Jonas « La photographie de famille : une pratique sexuée ? in Cahiers du genre 2010/1 (N°48, Association Féminin Masculin Recherches)
Derrière la notion de famille se profile aujourd’hui une multitude de configurations, dont la photo de famille témoigne à sa manière. Le sociologue Emmanuel Gratton, qui travaille avec la psychologue Claudine Veuillet-Combier sur les photos de famille contemporaines 9Ensemble, ils ont publié « Photographies de familles contemporaines. Perspectives croisées entre sociologie et psychanalyse » (éditions des presses universitaires de Rennes, 2021), rapporte ainsi :
« Dans une situation qu’on a rencontrée d’un couple qui avait recours à une gestatrice pour autrui, ils avaient finalement trouvé un moyen assez original de représenter la famille, à travers un pêle-mêle. Il y avait là les différents protagonistes qui avaient participé, ils étaient tous là, mais c’étaient des photos individuelles. C’est ça qui était étonnant par rapport à une photo de famille habituelle où l’on rassemble l’ensemble des membres sur la photographie. Là ils avaient fait le choix finalement de les rassembler sur un même cadre. »
Emmanuel Gratton, sociologue 10Esprit de Justice, Que racontent les photos de famille des évolutions contemporaines ?, France Culture, 2022

La notion de famille évolue et dépasse, dans certains cas, non seulement les liens du sang mais également l’idée de filiation. Ce sont les familles de cœur, les familles d’amis. Je pense à cet égard aux photos de Nan Goldin. Dans une œuvre qui s’étale sur quatre décennies, elle s’est photographiée et a photographié ses proches en continu, sa « famille recréée » comme elle le dit elle-même. Si ses images montrent avant tout une relation avec celles et ceux qu’elle photographie, elles disent aussi une époque : monde de la nuit à Boston puis New York, mouvement gay et lesbien, épidémie du sida, qui va décimer une grande partie de sa famille d’élection.
Et quand la trace n’existe pas ?
Famille exilées, déracinées… Toutes n’ont pu emporter les photos de leur famille. Parfois c’est un incendie qui a anéanti ce patrimoine photographique. D’autres fois, c’est une impossibilité à montrer des photos qui les enferment dans l’oubli.
Patrick Zachmann qui a coutume de dire qu’il est devenu photographe parce qu’il n’avait pas de mémoire – entendez ici résonner toutes les acceptions du mot -, évoque une de ces images qui manquent :
« Une fois j’allais chez ma tante Louisette qui habitait à Champigny, dans le cadre de ce travail [Enquête d’identité 11ZACHMANN P., Enquête d’identité : un juif à la recherche de sa mémoire, Contrejour, 1987]. On discute, je fais des photos d’elle. Puis à un moment, elle va dans sa chambre et je vois qu’elle va chercher en haut d’une armoire, deux cadres un peu poussiéreux. Elle me montre ces deux cadres et je suis médusé parce qu’elle me dit : « Ce sont tes grands-parents ». Sur la photo d’ailleurs, c’est curieux parce qu’elle ne me regarde pas, elle regarde ailleurs, et ce sont mes grands-parents qui me regardent. Chez mes parents, je n’avais jamais vu ces photos. Donc ce genre d’image, c’est ce que j’appelle les images manquantes. C’est-à-dire qu’elle m’a manqué et d’avoir réussi à réaliser cette image, même si ce n’est pas forcément la plus forte du livre, c’est pour moi essentiel.
Patrick Zachmann 12Entretien avec Patrick Zachmann publié sur le site de Photorama Marseille « Patrick Zachmann, le devoir de mémoire », 2022

Patrick Zachmann avait trente ans quand il a découvert les photos de ses deux grands-parents paternels assassinés à Auschwitz. Ces images manquantes, comme il les nomme, l’ont mu, l’ont poussé à créer sans qu’il en soit forcément conscient dans les premières années de son œuvre. Il a ainsi « photographié, pendant des années, des visages, des corps, des situations, des fêtes et des rituels sans vraiment savoir qu’il cherchait à combler les trous d’un grand album de famille, le sien, l’album personnel d’un fils de père juif d’origine polonaise, de mère juive d’Algérie, et l’album plus large, d’une communauté juive française, laïque, qui voulait prendre ses distances avec un passé beaucoup trop douloureux. » 13Par les Temps qui courent, Patrick Zachmann : « Pour moi, la photographie est un travail de récupération de la mémoire enfouie », France Culture, 2021
Christine Ulivucci, psychothérapeute qui utilise la photo de famille comme moyen thérapeutique dit à propos de l’absence de photo familiale :
« C’est comme si sans ces supports tangibles on pouvait éventuellement vaciller (…) Certaines personnes n’ont aucune photo de leurs ancêtres, de leurs grands-parents. Quand elles en trouvent une, c’est comme si un socle se reconstituait.»
Christine Ulivucci 14Grand bien vous fasse, Que racontent nos photos de famille ?, France Inter, 2019
Preuves d’existence, les photographies familiales sont en effet un socle d’identité. Nous allons voir qu’elles sont aussi un précieux support de narration.
La photo de famille comme support de narration
Les photos, élément central du roman familial
Aux débuts de la photographie, les images familiales s’apparentaient à une démonstration sociale, à un catalogage de lignées. Elles ont peu à peu acquis une dimension narrative plus intime, notamment par le rituel du feuilletage commenté de l’album.
« On aura beau dire que telle ou telle photo de famille finit par trouver son sens en elle-même (son esthétique, sa composition,…), sa charge symbolique est supérieure à sa charge référentielle. Elle exige d’être commentée pour acquérir sa fonction mnémonique. Un discours qui, par-delà sa simple description, devient une construction où l’on énonce, voire réinvente au fil des générations les personnes et les relations à ces personnes pour se conformer à l’image que l’on tente de projeter en portant un regard rétrospectif sur le passé. »
Irène Jonas 15JONAS I., L’interprétation des photographies de famille par la famille, Sociologie de l’Art 2009/1 (OPuS 14)
Chaque photographie en soi porte des indices des places et dynamiques familiales. À cet égard, les portraits de groupe datant des débuts de la photographie sont particulièrement riches d’information, car la place de chacun a été minutieusement étudiée, la longue durée d’exposition à la lumière, nécessaire pour que les plaques s’impriment exigeant une complète immobilité des sujets.
Les séries de photos conservées dans un album familial ou exposées dans un intérieur produisent un autre support à la narration : qui est présent ? Qui ne l’est pas ? Quelles générations sont mises avant ? Quelles époques ?
Narration est ici à accorder au pluriel. Si l’image familiale se lit d’abord et essentiellement à travers un discours d’ordre autobiographique 16JONAS I., L’interprétation des photographies de famille par la famille, Sociologie de l’Art 2009/1 (OPuS 14), alors les prismes sont aussi nombreux que les membres de famille qui interprètent ces photos.
Chaque membre de la famille s’approprie ces dynamiques induites par les photos, comme le souligne Emmanuel Gratton :
« Une série de photos fait parler aussi parce qu’elle raconte une histoire. Après la sélection opérée finalement par celui qui trie les photos, il y en a que les individus retiennent, qu’ils exposent plus ou moins, pour essayer de transmettre une histoire, un message, quant à la place qu’ils occupent dans cette famille. »
Emmanuel Gratton 17Esprit de Justice, Que racontent les photos de famille des évolutions contemporaines ?, France Culture, 2022
Quand une femme photographie puis expose la photo de son compagnon en train de s’occuper de leur enfant, elle envoie un message, celui d’une famille moderne dans laquelle la figure paternelle prend part aux soins à donner à l’enfant. A l’inverse, les femmes sont rarement prises en photo par leur compagnon en train de langer ou nourrir un bébé, car cela est trop banal. Par cette image capturée et sélectionnée, le père donnant à manger à son enfant intègre le récit familial… quand bien même cette configuration est très rare au quotidien.
Et quand la famille est désunie, ou recomposée ? La sélection et l’agencement des photos devient alors une opération délicate pour raconter une histoire qui « tienne ». Il faut choisir les membres de la famille que l’on veut mettre en avant. Et en écarter d’autres. En effet, les album de famille excluent parfois certains membres, éradiqués de la mémoire collective parce qu’ils gênent le roman familial tel qu’on voudrait le raconter : celui qui s’est suicidé, celle qui a mené une carrière artistique, bravant l’interdit familial, celui qui souffrait d’une maladie psychique…
Le roman familial contemporain, un roman public
Cette dimension narrative est d’autant plus importante que la photo est plus que jamais un support de partage. La photo est aujourd’hui le miroir de la famille, et ce miroir, nous le voulons positif. Nous sommes passés de l’album de famille avec un statut sacré de relique, consacré à des rituels de feuilletage intime à des albums numériques partagés largement et en dehors de la famille, via les réseaux sociaux, ce qui n’est pas sans soulever des questions éthiques, telles que le consentement des personnes dont on partage la vie 18Voir à ce sujet le Télérama n°3829 « Surexposés sur les réseaux, vos enfants ne vous diront pas merci ».
Autre question soulevée par ce partage de ces photos de famille et le roman familial qu’elle racontent : largement partagées, ces images fonctionnent comme des injonctions pour celle et celui qui les regarde : injonction à la maternité heureuse, à la parentalité épanouie…
Un roman à réinventer
Ces photos porteuses d’injonction peuvent nous faire mal… D’autres, peuvent au contraire nous soigner. Dans une recherche personnelle, l’exploration des photos de famille et des photos de soi est une option proposée par certains thérapeutes.
« A travers ces photos, il sera possible d’envisager son inscription et son parcours, de questionner sa place, de visualiser son évolution et les différentes étapes de construction de son identité. Les représentations de soi bébé et de la petite enfance permettront notamment de revisiter l’environnement du contexte de naissance, les lieux et les objets, les liens parent-enfant, et de se reconnecter aux vécus intériorisés »
Christine Ulivucci, psychothérapeute 19ULIVUCCI C., Ces photos qui nous parlent, une relecture de la mémoire familiale, Payot, 2014
Des artistes investissent eux aussi une relecture de leur album familial. Ainsi, Carolle Benitah revisite des photos personnelles avec un fil et une aiguille, subvertissant ainsi la broderie, activité réservée aux « femmes parfaites » et à toutes les figures féminines que son éducation l’enjoignait à incarner : « une sage fille, une bonne épouse et une mère aimante » 20Texte de présentation de la page consacrée au projet « Photos souvenirs » sur le site internet de Carolle Benitah..
« Je relie ces points de souffrance à l’aide de mon fil et de mon aiguille et je transforme les traces du passé. Le fil et l’aiguille, accessoires de la femme d’intérieur parfaite, ont une fonction de réparation. Comme un rituel de guérison, point après point, je sublime les tremblements intérieurs, les séismes intimes de l’enfance pour en faire une œuvre cathartique. »
« Pour broder ma photographie, je vais percer le papier. À chaque point, je troue le papier avec une aiguille. Chaque trou est une mise à mort de mes démons. C’est comme un exorcisme. Je perce le papier jusqu’à ce que je n’aie plus mal.»
Carolle Benitah 21Texte de présentation de la page consacrée au projet « Photos souvenirs » sur le site internet de Carolle Benitah.
Photos vernaculaires, supports de fiction
Les photos de famille se trouvent être le terreau fertile pour une autre narration, celle de personnes extérieures à la famille. En effet de nombreux auteurs disent s’inspirer de photos de famille amateurs. Anne-Marie Garat compte parmi ces auteurs :
« La photo de famille occupe de tout temps mon travail d’écriture, tel un talisman du visible qui, dans son humble trivialité, héberge les fantômes d’un imaginaire intime, interroge la présence et l’absence dans les leurres de la représentation… Je me suis très tôt approvisionnée là où échouent en rebut ces images d’anonymes, chez les marchands de vieux papiers, dans les brocantes ou les vide greniers, les prélevant au petit bonheur la chance, dans un esprit de collecte hasardeuse qui me contente. »
Anne-Marie Garat 22GARAT A-M., Photos de famille, Actes Sud, 2011
Isabelle Monnin a elle aussi été un jour attirée par ces images amateurs et a passé commande sur internet d’un lot de photos provenant toutes de la même famille. Elle en a tiré un objet littéraire atypique, « Les gens dans l’enveloppe ». Son appétit de romancière l’a conduite à écrire une fiction à partir de ce que lui racontaient ces images d’une famille dont elle ne savait rien au départ. Elle a ensuite convoqué ses talents de journaliste pour mener une enquête et retrouver la véritable histoire de ces « gens dans l’enveloppe ». 23MONNIN I., Les gens dans l’enveloppe, Lattès, 2015

Nombreux sont ceux qui n’imagineraient pas se séparer de leurs photos de famille, craignant précisément qu’elles ne se retrouvent un jour sur un étal d’antiquaire. D’ailleurs quelles sont les raisons qui poussent certaines personnes à se débarrasser de leurs photos de famille ? Fabien Breuvart, photographe et antiquaire de l’image, évoque la raison principale qui lui est rapportée par les brocanteurs auprès desquels il chine ces photos dites vernaculaires. Ayant fait vider la maison d’un aïeul décédé, les personnes qui ont fait appel aux services du brocanteur déclarent ne pas connaitre les personnes qui figurent sur les photos.24Du côté de chez soi, Que nous racontent les photos de famille ?, France Culture, 2014 Faute de transmission.
Et si nous prenions ce temps de reparcourir nos photos de famille ?
La femme avec laquelle je me suis entretenue en début d’année* et dont je rapportais les propos en début d’article évoquait cette préoccupation de transmettre la connaissance qu’elle avait des visages qui figuraient sur les photos de famille. Elle sentait cette urgence à partager ce savoir, à le léguer à ses filles. En effet, faute de ce travail d’annotation, les descendants peuvent perdre à tout jamais l’accès à ces photos.
Daniel Mendelsohn signe l’introduction du livre « Structure » de la photographe Isabelle Boccon-Gibod. Il évoque son émotion lorsque, ayant entrepris un voyage à Haïfa dans le cadre de ses recherches sur l’histoire de sa famille restée en Pologne pendant la seconde guerre mondiale, il découvre les photographies que lui montre une cousine :
« Si j’étais si triste, c’était surtout parce que je n’avais aucune idée de l’identité de ces gens – ce qui était d’autant plus frustrant que j’avais attendu quarante ans pour tenir ces photographies entre mes mains. […] C’était un peu une deuxième mort pour ces gens-là, me disais-je – les jeunes filles alignées en rang d’oignon dans leurs robes blanches (qui étaient-elles ?), le patriarche avec sa toque de fourrure (qui ?) flanqué de ses fils obéissants (lesquels ?), le couple mal à l’aise, assis et debout, s’enlaçant fièrement prenant fièrement la pose (pour qui ?), tous privés de récits qui, pensais je, auraient pu sauver ces images en leur associant une histoire. »
Daniel Mendelsohn 25Texte « Visages inconnus / structures rédemptrices » de Daniel Mendelsohn (trad Isabelle D. Taudière), introduction au livre « Structure » de Isabelle Boccon-Gibod, Héméria, 2021
En tant que mère, fille et petite-fille, je suis convaincue de l’importance de transmettre ces images et les récits qui les accompagnent. Je sais aussi que le quotidien peut nous happer et nous détourner de ce projet de reprendre les photos, de les annoter… En tant que biographe, je peux vous accompagner dans ce travail précieux de mémoire et de transmission, à retenir quelques photos importantes, qui seront autant de forces motrices du récit de vie. Pour que ces photos continuent à parler aux générations suivantes…
* Cet article s’inscrit dans une série débutée en mars 2023, inspirée par les entretiens que j’ai menés cette même année auprès de 42 personnes de tous âges et horizons : elles m’ont parlé de leur rapport à la transmission, à la mémoire, au récit de vie… À travers ces articles, mon idée est d’ouvrir un champ de réflexion plutôt que de chercher à résoudre les questions soulevées…
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Merci pour cet article très utile et instructif. Il m’a vraiment beaucoup aidé