Les cassettes de l’exil (Frédérique Pressmann)

D’après Alexei Jawlensky, Sans titre (Tête), 1922

La création sonore en quelques mots

Ismael Oddó est le fils de Willy Oddó, musicien et chanteur du groupe de musique chilien Quilapayún. Il confie à la documentariste Frédérique Pressmann les cassettes audios que son père a enregistrées lors de son exil en France, après le coup d’État de Pinochet. Cette création sonore, diffusée dans « L’Expérience » de France Culture, nous donne à entendre une mémoire sonore de l’exil et une histoire singulière de transmission père-fils.


Résonance 1 · Mémoire de l’exil

Correspondance sonore avec la famille et les amis restés au pays, ces cassettes, que nous découvrons par bribes, font apparaitre tout un paysage : car à ces lettres que Willy a écrites avec sa voix, s’ajoutent des scènes de vie familiales, comme autant de cartes postales sonores…

On y découvre le quotidien de l’exil, l’émotion liée à l’évocation des moments disparus, la tristesse de ne pouvoir côtoyer celles et ceux qu’on aime. On perçoit aussi la vie qui continue, obstinément, la famille qui s’agrandit (Ismael, le fils, est né dans l’intervalle de cet exil en France).

Cette mémoire quotidienne, la persistance de cette mémoire, est un témoignage d’autant plus fort qu’elle se dresse contre l’oubli, si lourdement imposé dans le cas du Chili sous Pinochet.

Cette création sonore nous fait naviguer entre le passé et le présent ; aux lettres sonores de Willy répond la correspondance actuelle de Frédérique Pressman et Ismael Oddó, l’une à Paris, l’autre à Santiago : deux correspondances sonores que cinquante ans séparent, un écart symbolisé par le contraste entre le crépitement de la touche enclenchée sur le magnétophone et la sonnerie du téléphone portable qui notifie à son destinataire l’arrivée d’un message vocal.

Cet aller-retour entre le passé le présent, la touche « play » enclenchée sur le magnétophone qui fait écho à cette touche « rec » que Willy a actionnée autrefois pour que nous parviennent ces cassettes aujourd’hui… Tout cela parle d’une mise en mouvement des archives. Des archives qui ne font pas que conserver une mémoire, mais qui la transmettent.


Résonance 2 · Une mémoire qui aide à vivre au présent

L’enregistrement de la voix permet aussi la transmission. La voix d’une personne qui n’est plus, quand elle est (ré)écoutée par ses descendants peut accompagner ces derniers, les éclairer.

Ismael Oddó dit la force ambivalente des sentiments qui émerge de cette écoute.

« Je pense que la chose la plus douloureuse et la plus forte a été la découverte de la voix de mon père qui parle, qui donne son opinion ou sa perception des choses sur l’existence. Comme si le temps n’était pas passé et comme s’il était là. Et ça, c’était très fort, très puissant, et mobilisateur aussi. »

Ismael Oddó décrit également comment il a fait usage de ce témoignage pour être en relation avec son père, apprendre de lui :

« À partir de la récupération des audios de de ces cassettes, là où mon père parfois s’interrompait et se mettait à chanter de vive voix avec sa guitare (…), ce matériau-là m’a permis de mettre en perspective ce son-là pour chanter avec lui, pour m’accorder avec lui, pour chanter à deux voix. Quelque chose qui n’a jamais été possible et c’était totalement impensable à l’époque [Willy Oddó est mort alors qu’Ismael n’avait que seize ans], ça a été très très fort de de chanter avec mon père, et d’une certaine façon de le ressusciter, de le ramener à la vie… »

Ismael Oddó

Cette expérience résonne avec celle de Charlotte, que j’avais déjà évoquée dans mon article Donner à entendre ce que la voix raconte. Charlotte a perdu sa mère à l’âge de 14 ans. Elle a alors découvert des cassettes que sa mère avait enregistrées dans les dernières années de sa vie. Des supports sonores qu’elle a consultés par vague, à l’âge de 18 ans, 22 ans et qu’elle continue à écouter périodiquement, chaque fois qu’elle traverse un moment difficile. Charlotte dit qu’elle a trouvé des réponses à travers ses cassettes :

« Ma mère reste dans ma tête, pour moi, elle vit encore à travers ses cassettes […] C’est un fait, elle est morte, mais son souvenir est enregistré sur des bandes audio. Il est dans mes oreilles, il est dans ma tête… Quand je l’écoute parler, elle m’apporte des réponses et puis c’est comme si elle était là, vraiment, il y a sa voix, son intonation, ses virgules, ses hésitations… Elle transmet beaucoup de choses, elle trahit beaucoup de choses aussi d’elle, c’est comme s’il restait un petit truc d’elle à travers ces cassettes, qui me donne du courage, me rassure… C’est peut-être le rôle qu’elle aurait eu si elle était encore là : me donner des directions, me conseiller… ».

Charlotte 1in BABIN A., Objets inanimés, avez-vous donc une âme?, Les Pieds sur Terre, France Culture, 2020


Résonance 3 · Tisser des enregistrements du passé avec ceux du présent ?

Nous sommes nombreux à savoir que des enregistrements de notre voix d’enfant, ou de celle de nos proches, parfois disparus, existent. Ils sont rangés là, quelque part. Et nous sommes tout aussi nombreux à nous interroger : que faire de ces archives ? Comment les mettre en mouvement ?

Après l’écoute de cette création sonore, la biographe que je suis se questionne avec curiosité : pourquoi ne pas tisser ces enregistrements du passé avec un récit de vie sonore ? Si ce questionnement fait écho, n’hésitez pas à me contacter !



Les cassettes de l’exil. De Paris à Santiago du Chili, une correspondance au temps de Pinochet, Une création sonore de Frédérique Pressmann, Réal. Clémence Gross, L’expérience, France Culture, 2024

Vous venez de lire la chronique résonance #17. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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    in BABIN A., Objets inanimés, avez-vous donc une âme?, Les Pieds sur Terre, France Culture, 2020

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