Rendre hommage à ses parents à travers un ouvrage sonore : l’expérience d’E.

Photos de famille (Suzy Hazelwood sur Pexels)

Printemps 2025. Les parents d’E. vont fêter leurs soixante ans de mariage dans quelques mois et E. cherche un cadeau à leur offrir. Nous réfléchissons ensemble à ce cadeau, un soir pluvieux de mars. Une biographie ? Ses parents n’accepteront jamais. En revanche, elle, son frère, et leurs enfants respectifs pourraient leur rendre hommage, un hommage à cinq voix. Je lui parle de l’ouvrage sonore comme d’une possibilité…

Quelques jours après, je lui propose de fabriquer cet ouvrage, composé de leurs voix, tissées avec des extraits musicaux – dire de ce couple qu’il est mélomane est un euphémisme – et d’autres sons évocateurs. E. est enthousiaste.

Nous voilà parties pour une belle aventure.


Les coulisses du projet 

Avant l’enregistrement

Dans un message préparatoire, j’ai invité chacune et chacun des cinq témoins à réfléchir à :

  • quelques souvenirs évoquant leurs parents / grands-parents, et la relation qu’elle ou il a avec eux : une scène en particulier, un événement ou une habitude récurrente, appuyés ou non sur une photo de famille.
  • ce que leurs parents / grands-parents leur ont transmis.

« L’idée est de rassembler des idées de manière à être capable d’en parler sur le ton d’une conversation, le jour de l’enregistrement » ai-je conclu.

Séances d’enregistrement

L’enregistrement s’est fait en trois temps :

Grâce au matériel que je leur ai prêté, E. et son frère ont enregistré des ambiances sonores de leur maison familiale, un lieu qui occupe une place importante dans leur vie.

J’ai enregistré les enfants et petits-enfants, en deux fois : E., la commanditaire et son fils dans un premier lieu, puis le frère d’E. et ses enfants chez eux, dans un deuxième temps. Le travail de préparation auquel tous s’étaient livrés a permis d’amorcer ce que chacun avait à dire. Je prenais le relais lorsque cela était nécessaire, par une question ou une demande de précision.

Montage-tissage

Après la phase d’enregistrement, il me restait à collecter les œuvres musicales préférées de ce couple mélomane, dont les références m’ont aimablement été transmises par le fils d’E.. Je suis également allée chercher des ambiances sonores complémentaires, notamment en lien avec un lieu d’expatriation marquant dans l’histoire du couple.

Je me suis ensuite livrée au tissage de ces différentes matières, à la recherche de résonances, sur le fond et la forme. Écrire avec le son offre en outre cette possibilité de superposer les plans : par exemple, j’ai pu placer, au premier plan, l’évocation de souvenirs d’enfance par E., que les sons de la maison familiale venaient faire résonner au second plan.

Comme à chaque fois, j’éprouve à quel point l’écriture sonore est idéale pour les récits à plusieurs voix : tisser les voix de plusieurs générations entre elles donne forme à cette vision enchevêtrée des générations qui m’est chère.

Achèvement

Avant l’étape du mixage, j’ai proposé une première écoute à E. la commendataire, ce qui a permis quelques ajustements. La version finale de l’ouvrage sonore est née, composée de deux épisodes de 32’ chacun : « P. et J. racontés par leurs enfants et petits-enfants » et « Histoires de transmissions ». Elle a été remise pour être écoutée à l’anniversaire de mariage, à la fois via un lien depuis lequel l’ouvrage sonore pouvait être téléchargé, et physiquement via un CD.

Jaquette du CD (prénoms floutés)

Témoignage d’E., la commanditaire de l’ouvrage

J’ai interrogé E., la commanditaire, trois mois après lui avoir remis l’ouvrage sonore.

Comment as-tu eu l’idée de cet hommage sonore ?

E. : Que les choses soient claires : si je ne t’avais pas connue, je n’aurais jamais eu cette idée. Déjà, il y a toi, je te connais, je te fais confiance. Et puis tu m’as ouvert à l’idée de ce format sonore, auquel je n’aurais pas pensé spontanément. Mes parents sont d’immenses lecteurs, mais c’est justement la raison pour laquelle je ne me voyais pas leur offrir quelque chose d’écrit, d’aller sur ce terrain-là. Je ne me voyais pas non plus leur proposer de raconter leur vie, je savais que c’était impossible, qu’ils n’auraient pas accepté.

Et nos échanges ont permis d’aboutir à cette idée d’un objet sonore par lequel mon frère, et nos enfants et moi les raconteraient leur histoire, parleraient de ce qu’ils nous avaient transmis. Une manière, aussi, de leur dire que nous les aimions. Dans notre famille, il y a beaucoup d’amour, mais aussi beaucoup de non-dits. Passer par toi, qui recueillerait nos témoignages et les mettrait en lien, c’était une façon d’exprimer quelque chose qui ne pouvait être dit entre nous.

Est-ce qu’il a été difficile de convaincre ton entourage de témoigner ?

E. : Mon fils a tout de suite été partant. Mon frère a accepté, au début par gentillesse sans doute, je ne sais pas s’il adhérait vraiment à cette idée. Et c’est lui qui en a parlé ensuite à ses propres enfants. J’ignore s’ils étaient convaincus au départ, mais je crois que le résultat a plu à tout le monde.

Tu as raconté les souvenirs qui te liaient à tes parents et formulé ce qu’ils t’avaient transmis : quels en ont été les effets ?

E. : L’exercice n’est pas habituel pour moi : je ne suis pas tournée vers le passé, vraiment. De la même façon, je ne rêve pas, ou du moins je ne me souviens jamais de mes rêves. Mais là, d’avoir à préparer cet enregistrement, j’ai dû me mettre au clair avec mes souvenirs, notamment ceux de mon enfance. C’est une chose que je n’avais jamais vraiment faite et qui m’a permis, avec le recul, de me positionner à la juste place dans mon histoire familiale. Et pendant l’enregistrement, c’était émouvant d’entendre mon propre fils évoquer tout ce que mes parents lui avaient transmis.

Quelle a été ta réaction quand tu as écouté l’ouvrage sonore la première fois ?

E. : Je me souviens de l’émotion ressentie à l’écoute de la première version dont j’ai eu la primeur. Déjà, je me suis dit que tu avais su saisir notre histoire. Et puis c’était touchant de découvrir ce qu’avaient dit mon frère et mes neveux… Émouvant d’entendre la vie de mes parents racontée à travers ces cinq voix, ces cinq prismes tissés ensemble.

Quelle a été la réaction de tes parents ? 

E. : L’état de santé de mon père s’est dégradé assez vite après l’anniversaire de mariage. Ce qui était au départ un cadeau d’anniversaire de mariage est devenu un hommage de fin de vie pour mon père.

Pour des raisons techniques, ils n’ont pu écouter le CD au moment où je l’avais prévu, pendant que nous fêtions leur anniversaire. Ce n’est que quelques semaines plus tard, dans le service de réanimation dans lequel avait été admis mon père, qu’ils ont tous les deux pu écouter l’ouvrage sonore, au casque. Ils l’ont écouté en deux fois, un épisode après l’autre.

Lorsqu’ils ont écouté le premier épisode, j’étais présente, dans la chambre. Je les ai observés, discrètement. J’ai été frappée par l’intensité de leur concentration. Mon père n’était pas bien du tout à cette période, mais ce jour-là, je l’ai vu rayonnant.

Le soir même, il a dit à l’aide-soignante : « je suis heureux ce soir ».

Trois mois après, que te reste-t-il de cette expérience ?

E. : Tout au long de cette expérience, il y a eu des moments de vertige : se livrer à ce travail alors que la santé de mon père était si précaire, et écouter cet ouvrage alors qu’il était en fin de vie… Ce n’était pas prévu comme ça, mais d’une certaine manière, c’est arrivé à un moment « juste ». Cela nous a permis de sortir des mots que nous avions en nous, mais que nous ne disions pas.

Dans ce moment si particulier – accompagner la maladie et la fin de vie de mon père, puis vivre sa mort -, cette expérience m’a aidée, puis m’a soutenue dans mon travail de deuil. Et elle m’a rapprochée de mon frère et de mes neveux, elle a posé une parole commune.

Grâce à cet ouvrage, mon père a entendu avant de mourir à quel point il avait compté dans nos vies, tout ce qu’il nous avait transmis et l’amour que nous avions pour lui. Nous ne pouvions lui faire un plus beau cadeau, je crois.


Si vous vous sentez appelés par cette forme d’hommage, je vous invite à prendre contact avec moi pour que nous discutions de ce projet. À bientôt !

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