
« Ce que mes grands-parents m’ont apporté, c’est une maison de famille, et la possibilité de m’enraciner ». Parmi les entretiens menés en ce début d’année*, vous avez été nombreux à évoquer l’idée d’un lieu qui cristallise la mémoire familiale et les souvenirs. Quel rôle jouent les lieux dans la mémoire ? Que se passe-t-il quand ce lieu en commun n’existe pas, ou plus ?
Lieux porteurs de mémoire
Y reconnaître quelque chose de soi
Dire d’un lieu qu’il porte une mémoire suppose que la présence et le vécu des êtres qui l’habitent s’impriment en lui. Une imprégnation progressive, comme le souligne l’auteure et psychanalyste Lydia Flem dans le documentaire sonore de Elodie Font « Chez nous – chacun cherche son chez soi » :
« On entre dans une maison, qui, au fond, n’est pas chez nous au départ. On est chez elle, si on veut, nous la regardons, elle nous regarde… À un moment donné, on se sent plus chez soi parce qu’on voit les traces qu’on y a laissées, qui viennent de notre histoire, de nos souvenirs, de nos échecs, de nos douleurs, enfin voilà, de la vie… Les bonnes et les mauvaises choses… Et je pense que ça conforte dans le sentiment d’une identité, quand on reconnaît quelque chose de soi sur les murs et que la maison n’est plus anonyme, mais habitée par nous. »
Lydia Flem1FONT E., Chez nous – chacun cherche son chez soi, Épisode 4 : Comment te dire adieu ?, LSD La Série Documentaire, 2023

Associer le lieu à l’autre
Nous identifions notre propre présence dans les lieux, mais c’est aussi l’empreinte de l’autre que nous pouvons déceler. C’est d’ailleurs parfois ce qui nous pousse à quitter une maison habitée par la présence d’un disparu, une maison désormais hantée de souvenirs2C’est ce que souligne la philosophe Claire Marin, invitée en 2019 de l’émission « Grand Bien vous fasse » de Ali Rebeihi « Le stress du déménagement ». Dans « Le dernier déménagement », documentaire de Charlotte Bienaimé, Madame Youf, 85 ans, évoque cette maison qu’elle s’apprête à quitter pour un foyer logement :
« On a toujours vécu dans cette maison. Depuis l’année 1954, on l’a vu construire brique par brique. Et puis mon mari est décédé il y a un an. Il a laissé trop de traces dans cette maison (…) j’y penserai moins quand je serai dans un autre cadre.
Madame Youf 3BIENAIMÉ C., Le dernier déménagement, Les Pieds sur Terre, France Culture, 2012
Ce lieu porteur de l’autre, on s’y attache parfois à un point que s’en séparer correspond à un arrachement douloureux. Les personnes ayant subi une expropriation peuvent en faire l’expérience, une épreuve qui va bien au-delà de la perte d’une terre. Dans « le lapin à l’arrêt d’autobus », Mariannick Bellot restitue une « micro-histoire » sensible du quartier des Hautes Garennes à Palaiseau, à travers le récit de ses habitants. Un quartier métamorphosé par une urbanisation massive dans les années 60, qui a nécessité de saisir des terres et d’en chasser leurs propriétaires. La fille d’un de ces habitants expropriés l’évoque :
« Dans la bouche de ma mère, il était très chargé ce mot… Quand elle disait « expropriation » c’était violent […] Mon grand-père est mort en 1950, ma mère l’a très peu connu. Il a été quasi prisonnier au début de la guerre. Il est revenu, elle avait neuf ans, elle lui a dit : « Bonjour monsieur » . Elle ne l’a pratiquement pas connu en fait. [Ces terres dont elle a été expropriée], c’est son père, c’est le lien qu’elle avait à son père. Ils étaient indemnisés bien évidemment, […] mais c’était pas ça le problème, c’était vraiment qu’on lui prenne les terres de son père. » 4BELLOT M., Le lapin à l’arrêt d’autobus, micro-histoire du quartier des Hautes Garennes, L’Expérience, France Culture, 2022
Lieux-véhicules de la mémoire familiale
Lieux des expériences partagées
Un lieu cristallise une mémoire parce qu’on y a partagé des moments, que ceux-ci se sont inscrits dans le lieu. La maison de vacances familiale joue ainsi un double rôle vis-à-vis des souvenirs : en offrant un espace qui permet concrètement à la famille se retrouver, elle permet au collectif de partager des moments qui constitueront de futurs souvenirs. Elle est aussi le lieu où histoires et souvenirs familiaux peuvent circuler et se transmettre.

Se séparer de ces résidences est souvent un événement douloureux, comme le dit la psychiatre Marie-Claude Gavard :
« Le phénomène de l’ancrage se voit particulièrement dans les maisons secondaires familiales (…). Quand les parents ou grands-parents vendent la maison, c’est difficile et souvent vécu comme un deuil familial avec une impression de racines coupées. »
Marie-Claude Gavard, psychanalyste 5Marie-Claude Gavard était l’invitée de l’émission « Grand Bien vous fasse » de Ali Rebeihi « Le stress du déménagement » (2019)
C’est en effet le genre de témoignages que j’ai pu recueillir dans mes entretiens* : « J’en ai voulu à ma mère d’avoir vendu ces maisons. Je ne peux plus y retourner alors que j’y ai tant de souvenirs, et je ne pourrai les transmettre à mon tour ».
Notons que toutes les familles n’ont pas ce luxe de posséder une résidence familiale, cet espace dans lequel rassembler largement aux grandes occasions. Ceci dit, la mémoire n’a pas toujours besoin d’un vaste édifice pour se loger. Parfois, c’est une pièce de la maison, ou même simplement une partie de cette pièce qui fait office de réceptacle de la mémoire. C’est le souvenir du lit des parents par exemple, investi par la fratrie et leurs jeux, un espace que Foucault qualifie d’hétérotopie 6Dans une conférence donnée en mars 1967 au Cercle d’études architecturales de Paris, Michel Foucault propose le terme d’« hétérotopie » pour réfléchir aux espaces « absolument différents »., cet espace qui juxtapose en un seul lieu plusieurs espaces eux-mêmes incompatibles dans l’espace réel.
« Ces contre-espaces, ces utopies localisées, les enfants les connaissent parfaitement. Bien sûr, c’est le fond du jardin, bien sûr, c’est le grenier, ou mieux encore la tente d’Indiens dressée au milieu du grenier, ou encore c’est – le jeudi après-midi – le grand lit des parents ; c’est sur ce grand lit qu’on découvre l’océan, puisqu’on peut y nager entre les couvertures ; et puis ce grand lit, c’est aussi le ciel, puisqu’on peut bondir sur les ressorts ; c’est la forêt puisqu’on s’y cache ; c’est la nuit puisqu’on y devient fantôme entre les draps ».
Michel Foucault 7Foucault M., Le corps utopique. Les hétérotopies. Nouvelles Éditions Lignes, 2009.
Ces hétérotopies, ces lieux autres, nous font investir l’espace d’une manière singulière, et nous permettent d’exister différemment, individuellement et dans la relation familiale, fraternelle si on garde l’exemple du lit des parents. 8Pour une initiation brève au concept d’hétérotopie, je recommande l’article suivant : NAL E., Les hétérotopies, enjeux et rôles des espaces autres pour l’éducation et la formation », Recherches & éducations [En ligne], 14 | Octobre 2015, mis en ligne le 07 juin 2016
Lieux dont on hérite
Ces lieux chargés de mémoire familiale, on peut en hériter un jour, cet héritage nous rappelant à la fois le lien de filiation et l’ordre généalogique 9Anne Gotman, sociologue spécialiste de l’héritage dans le documentaire sonore d’Émilie Chaudet « Faire Famille », Épisode 2 : Porter l’hérédité, LSD La Série Documentaire, France Culture, 2021.. Or, l’héritage même est ambigu, comme le souligne Lydia Flem dans son ouvrage « Comment j’ai vidé la maison de mes parents ».
« Hériter, ce n’est pas recevoir un cadeau, une récompense, un compliment, une assurance, des soins ou un secours. Hériter, ce n’est nullement accueillir un don de ses parents. C’est même l’exact contraire. Devenir propriétaire par voie des succession n’implique pas de recueillir une chose offerte : c’est prendre possession légalement d’un bien, en obtenir l’usage sans qu’il nous ait été légué par le testateur. »
Lydia Flem 10FLEM L., Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Seuil, 2004
Face à cette nature incertaine, toutes sortes d’attitude et de sentiments se font jour. Dans certains cas le lieu hérité est chargé d’une symbolique écrasante, comme le raconte la réalisatrice Alice Diop :
« Mon père était chauffeur de taxi à Dakar, puis ouvrier à Aulnay. Il nous a laissé une maison. Nous sommes cinq enfants et cet héritage est de mon point de vue incroyablement lourd. Presque rien en valeur, mais le fruit d’une vie entière de labeur. J’ai parfois le sentiment d’avoir prospéré sur ce qui l’a tué. »
Alice Diop 11Vers la tendresse, Entretien avec Alice Diop réalisé par Laure Vermeersch, dans la revue Vacarme 2016/3 (N° 76)

Si pour certains la vente du lieu s’impose comme l’unique solution, que ce soit un choix ou une situation subie, d’autres n‘imagineraient pas se séparer d’un lieu qui incarne la continuité familiale. Ainsi, Sébastien du Petit Thouars de Saint Georges, héritier d’un château acquis par sa famille en 1636 ne conçoit pas de se séparer de cette demeure et espère pouvoir la transmettre à son tour à ses enfants…12CHAUDET E.., Faire Famille, Épisode 2 : Porter l’hérédité, LSD La Série Documentaire, France Culture, 2021 Il a ainsi investi le château avec sa femme et ses enfants et continue à développer une activité viticole qui permet d’assurer la pérennité du lieu.
Lieux de l’impossible retour
Quand il n’existe plus, où quand il est impossible d’y retourner, un lieu, bien qu’inaccessible, peut continuer à agir dans la mémoire familiale. À l’image d’un membre fantôme, cette sensation qu’un membre amputé ou absent est toujours relié au corps et interagit bien avec les autres parties du corps, il conserve sa place dans l’histoire familiale. Les familles qui ont subi l’exil peuvent vivre cette expérience. Ainsi, le père de M., que j’ai interrogée dans le cadre de mes entretiens de début d’année*, a grandi en Algérie et a dû en partir à l’indépendance du pays. A la mort de celui-ci, M. a entrepris un voyage qui l’a menée sur les traces de l’enfance de son père, dont celui-ci lui avait très peu parlé. Dans ce moment de deuil qu’elle traversait, M. a qualifié ce périple de cathartique.
L’impossible retour, ou le retour qui ne devient possible qu’après la mort, Alice Diop le raconte aussi quand elle évoque son père d’origine sénégalaise :
« Il ne pouvait pas rentrer [en Afrique] et pourtant se promettait, depuis la mort de ma mère, d’y retourner. Il avait cotisé toute sa vie à une caisse qui devait assurer le rapatriement de son corps en Afrique. Lorsque j’ai commencé ma vie professionnelle, il m’a d’ailleurs demandé de payer ma part, il avait en effet cotisé pour que chacun de ses enfants puisse un jour être enterré au Sénégal. »
Alice Diop 13Vers la tendresse, Entretien avec Alice Diop réalisé par Laure Vermeersch, dans la revue Vacarme 2016/3 (N° 76)
Lieux pour commémorer les morts
Parmi ces lieux qui véhiculent la mémoire familiale figurent les lieux de sépulture et d’inhumation. Ne dit-on pas « jardin du souvenir » pour un espace de dispersion des cendres des défunts ayant fait l’objet d’une crémation ?
Je constate pourtant à travers les entretiens que j’ai menés en début d’année* que ces lieux ne sont pas toujours vécus comme des endroits où se manifeste la présence des défunts. « Depuis que mon père est décédé, je n’ai absolument aucun besoin d’aller sur sa tombe. Ce n’est pas là que je le retrouve ».
Au contraire, un lieu choisi pour commémorer la mort d’un proche peut devenir un monument qui non seulement garde en mémoire le souvenir du disparu, mais fait effectivement et activement mémoire. C’est ce thème qu’explore Vinciane Despret dans son ouvrage « Les morts à l’œuvre ». Elle nous raconte la genèse de cinq œuvres d’art, très différentes dans leurs formes, mais reliées par une même intention puisqu’elles ont été commandées au nom d’un ou plusieurs morts. Parmi la riche matière à penser qu’elle nous donne, Despret convoque le concept de « fabulation », qu’elle emprunte à Deleuze et Guattari : « L’acte du monument n’est pas la mémoire, mais la fabulation ».
« Qu’on entende bien les deux sens que peut prendre cette proposition : l’acte du monument n’est pas seulement l’acte qu’opère le monument quand il conduit à fabuler, c’est l’acte même de « faire monument », du faire œuvre, qui est fabulatoire. »
Vinciane Despret 14DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023. Vinciane Despret y évoque comment les morts poussent les vivants à agir. Elle s’appuie pour cela sur des expériences menées ans le cadre du programme des Nouveaux Commanditaires. Par ce dispositif, tout un chacun peut ainsi commander une œuvre. Les Nouveaux Commanditaires mettent en relation le citoyen demandeur avec un médiateur chargé par la suite de désigner un artiste le plus à même de réaliser cette commande.
Je l’avais déjà évoqué à propos des objets, il en de même pour les lieux : ce n’est pas tant le lieu intrinsèquement mais le récit que l’on tisse autour de lui – y compris dans le processus qui conduit à son élaboration quand il s’agit d’un lieu dédié au souvenir – qui va le charger de sens, l’informer… Ainsi, dans « le jardin perpétuellement fleuri », œuvre commandée par les parents de la jeune Annick, enlevée à l’âge de dix-huit ans et retrouvée sans vie dans un canal en 2007, la place de l’eau – en son centre coule une fontaine lumineuse – procède de ce que Despret appelle une inversion bénigne 15Vinciane Despret emprunte cette expression au romancier Michel Tournier dans son ouvrage « le Roi des Aulnes » : « L’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. » : parce que le corps de leur fille avait été retrouvé dans un canal, l’eau était devenue maléfique aux yeux des parents. Grâce à l’œuvre, elle retrouve sa place de source de vie.

Quand le lieu n’existe plus, le récit pour commémorer
Des récits pour ressusciter les lieux et la mémoire associée

Des lieux peuvent disparaitre ou être à ce point métamorphosés qu’ils deviennent méconnaissables. Reste alors le récit de ceux qui ont connu l’avant pour dire ce lieu, en retracer les contours géographiques mais aussi les lignes de vie(s). Dans « Le lapin à l’arrêt d’autobus, micro-histoire du quartier des Hautes Garennes », une habitante évoque l’exercice auquel son fils s’est prêté dans le cadre scolaire :
« Alexis était en CE2, le maître avait donné une feuille, il fallait qu’ils interrogent grands-parents, parents et eux sur un certain nombre de questions (…)
-Où est-ce que t’as grandi ?
-À Palaiseau
-Est-ce que c’est la ville ou la campagne ?Il a écrit « la ville ». Enfin bref (…) après je lui dis tu vas voir pépé… donc il va avoir son arrière-grand-père puis il lui dit :
-Alors où est-ce que tu as grandi ?
-À Palaiseau
-C’était la ville ou la campagne ?
-Bah c’était la campagne !Et là mon fils lui dit : « mais pépé tu t’es trompé, c’est la ville Palaiseau, c’est pas la campagne ! »
Derrière la méconnaissance de l’histoire du lieu d’habitation, se cache un autre manque, celui de la transmission de l’histoire des aïeux… Ici aussi, la question du lieu est en jeu. Dans les familles d’aujourd’hui, quels sont les lieux en commun dans lesquels inscrire cette transmission ?
Des récits pour « faire lieu » de transmission
Je l’ai évoqué dans un précédent article : jusqu’à une période récente à l’échelle de l’humanité, les différentes générations d’une famille cohabitaient dans le même espace de vie, un même village, voire une même maison. Dans cette proximité, la transmission de l’histoire familiale était orale, directe. Quand la dispersion géographique des membres de la famille devient la règle, comme c’est le cas aujourd’hui, cette transmission directe n’a plus lieu.
Cette disparition est une des raisons qui m’ont conduite à devenir biographe. Car si ces occasions de transmettre se font plus rares, le besoin de transmettre et de se voir transmettre une histoire familiale, pour prendre sa place (place, encore une histoire de lieu !), eux, restent intacts.
Non seulement le récit biographique se fait l’écrin des lieux qui ont jalonné l’histoire de vie des personnes biographiées, mais il se fait lui-même lieu : le temps de la lecture par les destinataires du récit, il devient en effet lieu de transmission.
* Cet article s’inscrit dans une série débutée en mars 2023, inspirée par les entretiens que j’ai menés cette même année auprès de 42 personnes de tous âges et horizons : elles m’ont parlé de leur rapport à la transmission, à la mémoire, au récit de vie… À travers ces articles, mon idée est d’ouvrir un champ de réflexion plutôt que de chercher à résoudre les questions soulevées…
N’hésitez pas à prendre part à la conversation, en commentant cet article. Si vous souhaitez le partager, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :



