
Le livre en quelques mots
« Générations. Mémoires d’une lignée du Dahomey » est un récit biographique, qui retrace l’histoire de la famille de son auteure, Lucille Clifton, sur cinq générations. C’est aussi un chant, puissant.
Ici, les générations ne sont pas narrées de façon chronologique, l’une après l’autre. Elles sont perméables, les différentes vies de la lignée s’amalgamant autour d’un événement : la mort du père de Lucille Clifton. Il est la clé, celui par qui l’histoire peut remonter le cours des décennies, à travers ses souvenirs, y compris les plus lointains : il avait huit ans lorsque Caroline, son arrière-grand-mère est décédée. Caroline, personnage central de la lignée, était née en Afrique en 1822. Esclavagisée, elle était morte en 1910, libre à nouveau.
Lucille Clifton manifeste à travers ce récit près d’un siècle et demi de vies, en leur donnant une apparence sensible, en particulier sonore, tant ce texte est affaire de voix et de souffle.
Je vous propose ici quelques résonances.

Résonance 1 · Nommer
Si la grande affaire du livre est la voix, la place des noms est elle aussi déterminante. Nommer, comme un antidote aux « tombes des esclaves [qui] sont toujours là, anonymes »1Lucille Clifton, Générations. Mémoires d’une lignée du Dahomey, Éditions Les Prouesses, 2025, p. 20
Le nom de famille, une histoire de réappropriation
Avant de prendre le nom de son mari, Lucille Clifton est née Sayles, un nom de famille dont elle retrace l’histoire et l’évolution dans le livre. Le mari de Caroline, l’arrière-arrière-grand-mère, était un Sale, du nom de la famille qui l’avait détenu comme esclave. Après leur émancipation, le nom se modifie :
« (..) tous les esclaves i z’étaient restés après l’émancipation pass’ qu’i disaient qu’les Sale c’tait des gens bien, mais i z’avaient juste modifié leur nom qu’i z ‘écrivaient Sayle pour qu’les gens i puissent faire la différence. »2Ibid, page 49
Trois générations plus tard, le père de Lucille Clifton apporte un nouveau changement :
« Il avait modifié son nom et opté pour Sayles (au lieu de Sayle) après avoir découvert un fragment de manuel qui expliquait le pluriel. J’en laisserai plus d’un derrière moi, avait pensé mon père, et il avait ajouté un s à son nom. »3Ibid, page 47
De Sale à Sayles… En relatant cette transformation, l’auteure dessine le chemin de réappropriation d’un nom. D’abord symbole d’esclavage et de racines fauchées, il devient promesse d’essor et de bourgeons foisonnants.
Prénom oublié et prénoms persistants
Le prénom de l’aïeule tutélaire, Caroline, n’est pas celui qu’elle a reçu à la naissance.
« Ca’line qu’i l’app’laient, nous racontait Pa. Son prénom africain, jamais j’l’ai entendu dans sa bouche. Un jour j’lui ai d’mandé d’m’le dire mais elle a s’coué la tête seul’ment. Alors j’lui ai gueulé Mais on va l’oublier, on va l’oublier. Elle a souri seul’ment et répondu « Ne t’en fais pas, monsieur, ne t’en fais pas ». 4Ibid, page 21
À ce prénom oublié semble répondre un prénom qui se transmet de génération en génération : Lucille, qui comme le rappelle Toni Morrison dans la préface5La préface de Toni Morrison est un extrait de l’introduction d’une anthologie de poèmes de Lucille Clifton, The Collected Poems of Lucille Clifton (1965-2010)., est un autre mot pour lumière.
Par ailleurs, les cinq chapitres du livre ont pour titre les prénoms des ancêtres de Lucille Clifton. « Caroline et fils », « Lucy », « Gene », « Samuel », le père, « Thelma », la mère. Ne dit-on pas « avoir voix au chapitre », pour dire le pouvoir de se faire entendre ?

Résonance 2 · Raconter
Lucille Clifton raconte en poétesse : la voix et le souffle portent ce texte. La narration vagabonde, qui circule entre présent et passés, entre paroles des uns, des unes et des autres, restitue sa vision des générations qui composent sa lignée : non pas superposées mais puissamment connectées.
Donner forme à l’enchevêtrement des vies
Si l’ordre des chapitres intitulés d’après un ancêtre est chronologique – en commençant par l’aïeule Caroline -, la narration navigue constamment entre présent (la mort du père en 1969) et les différents passés. Les multiples voix, celle de Caroline, du père, de la narratrice et de ses sœurs, se mêlent pour dire cette famille.
Cette narration polyphonique me rappelle l’image de la corde, que propose l’anthropologue Tim Ingold pour penser les générations dans son essai Le Passé à venir : une corde dont les brins seraient autant de vies humaines s’enroulant les uns sur les autres. Chez Ingold comme chez Clifton, la lignée n’est pas appréhendée comme un enchainement d’ancêtres, mais comme « une vie faite de nombreuses vies »6Tim Ingold, Le passé à venir, repenser l’idée de génération, Ed du Seuil, 2025, p. 134.
Donner à entendre les voix
Les différentes voix des membres de la famille se répondent, surgissent, parfois sans l’annonce des guillemets. L’absence de ponctuation engage le lecteur dans un effort bienfaisant, celui de participer à la composition du rythme, comme l’auditeur doit faire l’effort de tendre l’oreille pour percevoir les nuances d’expression de la voix.
Le parler du père a été restitué de manière particulièrement vivante. Je salue ici le travail de traduction de Patricia Houéfa Grange.

Résonance 3 · Perdurer
« Nous perdurons »7Lucille Clifton, ibid, page 100, écrit Lucille Clifton. Je trouve dans Générations. Mémoires d’une lignée du Dahomey un écho poétique à ce que Tim Ingold évoquait dans son essai Le passé à venir « Là où l’héritage coupe le cycle de vie d’une génération à l’autre, la perdurance est un processus vital qui se poursuit dans le chevauchement des générations. »8Tim Ingold, ibid, page 39
Une puissance invaincue
« Va chercher ce que tu désires, tu es de la lignée des femmes du Dahomey. »9Lucille Clifton, ibid, page 28 (et également en exergue du livre)
Cette parole de Caroline, ce matrimoine10Il y aurait selon moi un lien à faire avec la notion d’oríkì comme matrimoine, développée par Saskia Cousin dans son essai « Ògún et les matrimoines », que j’avais chroniqué il y a quelques mois., a permis à la lignée de se perpétuer. La tante de Lucille – une autre Lucille de la famille -, en témoigne sur la tombe de son frère :
« Mama Mama murmurait-elle entre ses larmes, Mama on est en 1969, et on est toujours là. »11Ibid, page 77
En faisant remonter l’histoire familiale jusqu’à Caroline, « née libre en Afriki »12Ibid, page 15 (exergue), Lucille Clifton inscrit cette lignée dans un temps long qui, s’il est marqué par l’esclavage et la ségrégation, ne saurait s’y réduire.
« Maman m’a dit que l’esclavage avait été une chose temporaire, la plupart du temps nous avions été libres et elle avait raison. »13Ibid, page 100
« Nos vies c’est notre lignée »
S’il y est question des passés des différentes générations, ce récit est tourné vers l’avenir. Il illustre la proposition que formule Tim Ingold quand il nous invite à nous imaginer dans la queue d’une file d’attente, nos ancêtres devant nous, nos successeurs derrière : nous nous apercevons alors que nous suivons littéralement nos prédécesseurs vers l’avenir.14Tim Ingold, ibid, page 43
« J’écris ces mots et je jure que je vois Ca’line debout dans la verdure de la Virginie, dans la verdure de l’Afriki, et je jure qu’elle n’émet aucun mais qu’elle hoche la tête et sourit »15Lucille Clifton, ibid, page 100
À la fin du texte, Lucille Clifton fait à nouveau résonner ce « Ne t’en fais pas, monsieur, ne t’en fais pas. », parole que Caroline adressait à son arrière-petit-fils qui déplorait l’oubli de son prénom africain. Car finalement :
« (…) je pourrais vous raconter certaines choses que nous avons traversées, certaines horribles, d’autres merveilleuses, mais je sais que les choses qui font de nous ce que nous sommes vont au-delà de cela, nos vies vont au-delà des jours qui les composent, nos vies c’est notre lignée et nous perdurons. »16Ibid, page 100
Générations. Mémoires d’une lignée du Dahomey, de Lucille Clifton, trad. de l’anglais par Patricia Houéfa Grange. Éditions Les Prouesses, 2025
Vous venez de lire la chronique résonance #36. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :




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