Strip (Rebekka Deubner)

L’expo en quelques mots

Ces jours-ci, Le Bal donne à voir les regards posés par vingt-six artistes sur leur mère. Le titre de l’exposition (« A partir d’elle. Des artistes et leur mère ») est un emprunt à Barthes, qui écrit dans son Journal de Deuil, débuté après la disparation de celle qu’il appelait « Mam » : « Sans doute je serai mal, tant que je n’aurai pas écrit quelque chose à partir d’elle ».

Je vais vous parler ici d’une œuvre en particulier : Strip, de l’artiste franco-allemande Rebekka Deubner, une série composée de photogrammes et vidéos réalisés entre décembre 2022 et septembre 2023 avec les vêtements de sa mère, disparue soudainement il y a cinq ans.

J’ai vu dans Strip un écho au double sillage que le titre de l’exposition laisse derrière lui. « à partir d’elle » : ce que l’on crée à partir du « matériau » maternel / comment on s’en écarte, aussi.

[Outre la série de photogrammes colorés et disposés en mosaïque, j’évoquerai ici une des trois vidéos exposées, intitulée « rapiécer ». Dans cette vidéo, l’artiste revêt un à un des chemisiers de sa mère, les boutonnant les uns avec les autres, dans une accumulation rituelle qui semble infinie.]

Résonance 1 · Fusion, mue et incorporation

La découverte de la vidéo « rapiécer » a été l’occasion d’impressions successives…

Rebekka Deubner, Strip (rapiécer), vidéo, 2023, capture d’écran, avec l’aimable autorisation de l’artiste

Le vêtement est chargé de la présence de la personne qui l’a porté – son odeur, les contours de son corps… – à tel point qu’il est souvent nommé « seconde peau ». Lorsque l’artiste revêt les vêtements de sa mère, j’y ai d’abord vu un contact peau-à-peau, ce même contact qui procure à l’enfant juste né chaleur et bienêtre, lui permettant de vivre en douceur la transition de l’utérus, dans le ventre de sa mère, vers le monde extérieur.

Puis l’image du peau-à-peau a fait place à une autre image, celle des vêtements maternels comme autant d’objet transitionnels 1Notion théorisée par le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott. Voir l’ouvrage : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1989, à l’image d’un nounours, d’une poupée de chiffon, d’une tétine ou d’un morceau de tissu… qui permettent au bébé de surmonter le traumatisme né de cette découverte : sa mère peut s’absenter, alors même qu’il était dans l’illusion de la fusion, pensant ne faire qu’un avec son corps.

J’ai ensuite vu une mue. L’artiste se vêtirait des chemisiers de sa mère comme pour mieux s’en détacher, à l’image de ce phénomène physiologique qui consiste à renouveler l’apparence en abandonnant les reliquats de l’ancienne apparence.

Cette série de perceptions dessine en creux un processus linéaire du deuil : ré-attachement à la mère puis détachement… Or, je ne crois pas que le deuil soit un chemin ayant un début et une fin clairement délimités. Pas plus qu’il n’est une affaire de tout ou rien. Pourtant, le deuil tel qu’il est appréhendé classiquement est absolu, comme le souligne la philosophe Vinciane Despret :

“La théorie du deuil pose la mort comme une affaire de tout ou rien ; soit le mort reste là, omniprésent (c’est ‘tout’), soit on le tue une deuxième fois, il n’existe plus (c’est ‘rien’). Pourtant, il y a des brèches entre l’être et le non-être – comme dans le cas du don d’organes, où un décédé permet à une personne de continuer à vivre”[2].

Vinciane Despret 2Vinciane Despret, dans un entretien publié le 14 janvier 2022 dans Philosophie Magazine (propos recueillis par Marie Denieuil)

Vinciane Despret parle dans son œuvre de cette transformation qu’implique la disparition d’un proche et l’importance d’élucider cette partie de soi que le mort a emportée. La philosophe en fait une condition pour transformer ce qui était un vol en don. « En partant, le mort vous dérobe en effet ce morceau de vous que vous étiez avec lui, mais il vous donne aussi quelque chose que vous incorporez et qui vous enrichit ((…) mûrir, voir le monde autrement). Cet ajout vient colmater, réparer, voire augmenter votre identité chamboulée. On n’efface pas la mort, mais on l’intègre à notre existence. »

Le fait de revêtir, couche après couche, ces vêtements pourrait-il symboliser cette intégration, cette incorporation ?

Résonance 2 · Écarts

Dans ce jeu avec le vêtement, qui rappelle le déguisement enfantin, c’est un autre « jeu » qui se présente : le jeu au sens d’espace, cet espace laissé entre deux pièces assemblées imparfaitement.. Cette idée est visible jusque dans la façon dont sont exposés les tirages de photogrammes, qui semblent flotter sous le plexiglas.

Oui, il y a jeu. Car l’artiste ne cherche pas à se fondre dans sa mère, pas plus qu’elle ne restitue un portrait strictement biographique de sa mère. Ce qu’elle donne ici à voir, c’est un écart. Plusieurs écarts.

Écart, d’abord, entre son corps et celui de sa mère, que l’enfilage des vêtements permet de mesurer.

Écart, aussi, entre le sens que la mère de l’artiste pouvait donner à ses habits et ce que l’artiste nous donne à voir. L’œuvre, devenue monument, au sens de Gilles Deleuze et Felix Guattari dans « Qu’est-ce que la philosophie ? » n’est pas la mémoire mais la fabulation.

« L’acte du monument n’est pas le relais d’un passé à préserver, mais écart au départ de ce dont il s’agit de faire mémoire. »

Vinciane Despret 3DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023. Vinciane Despret y évoque comment les morts poussent les vivants à agir. Elle s’appuie pour cela sur des expériences menées ans le cadre du programme des Nouveaux Commanditaires. Par ce dispositif, tout un chacun peut ainsi commander une œuvre. Les Nouveaux Commanditaires mettent en relation le citoyen demandeur un médiateur par la suite de désigner un artiste le plus à même de réaliser cette commande.

Écart, encore, entre passé et présent. Ces vêtements exposés ont imprimé le passage du temps, ce dont le procédé du photogramme et les dimensions des tirages nous rendent aisément témoins : ici, une boutonnière décousue… Là, des élastiques distendus…

Rebekka Deubner, Strip, photogramme #48, avec l’aimable autorisation de l’artiste

Me revient en écho ce que Jane Sautière, dont le livre « Dressing » 4SAUTIERE J., Dressing, Verticales, 2013 a inspiré le très beau documentaire de Stéphane Mercurio « Les habits de nos vies », y dit quand elle parle de cette expérience de la redécouverte d’un vêtement (laissé dans une armoire, non porté pensant des années). Une expérience où il est possible, non pas de retrouver le « soi » que l’on a été au moment où l’on portait ce vêtement, mais de mesurer « tout l’espace de la vie qui s’est écoulée ».5Ainsi parle Jane Sautière dans « Les habits de nos vies » de Stéphane Mercurio (2022)

Résonance 3 · Élaboration personnelle d’un héritage

En découvrant Strip, une image s’est imposée à moi, par association : celle du trousseau, qui correspond à une tradition peu à peu tombée en désuétude dans nos sociétés. Durant plusieurs siècles, dès qu’une fille naissait, les femmes de sa famille – souvent sa mère et sa grand-mère – commençaient à lui constituer un trousseau en vue de son futur mariage. Elles s’y prenaient donc très tôt afin d’avoir le temps d’assembler toutes les pièces indispensables, qui étaient confectionnées à la main et brodées à ses initiales. A travers la vidéo « rapiécer », l’artiste semble subvertir cette tradition en prenant en charge son propre trousseau. Ce qui résonne, là encore avec ce qu’avance Vinciane Despret. « L’héritage ne se reçoit pas passivement, mais se construit. 6DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023 » écrit-elle. Ce qui résonne, encore, avec cette sortie du paradigme générationnel que Claire Marin évoque dans son essai « Être à sa place » dans le chapitre « Scier la branche », en se référant aux travaux de François Noudelmann :

« Ces mémoires auxquelles je puise, je n’en hérite pas, je les adopte. Je m’y rapporte, autant que possible, avec distance, Dans cette optique, mon héritage est une élaboration personnelle, où les voix anciennes ne s’imposent pas à moi, mais murmurent des récits que je choisis ou non d’écouter »

Claire Marin 7MARIN C., Être à sa place, Editions de l’Observatoire, 2022

Pour le dire avec Vinciane Despret, cette construction de l’héritage est un acte de reprise, placé sous le signe de l’écart, bien plus que du sillon. 

« Il s’agit de reprendre ce passé, c’est un acte de reprise (…) et le terme « reprise » désigne à la fois, par ces heureuses coïncidences sémantiques, l’art de la couture et du ravaudage, l’art de combler ce qui manque, l’art de guérir les tissus et l’art d’assurer un relais. »

Vinciane Despret8DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023

Relais entre générations de femmes ? L’acte de se vêtir tel que se l’approprie l’artiste manifeste selon moi un renouveau. Car s’habiller pour une femme n’est pas anodin, tant il a longtemps été placé sous le male gaze. Ici, le vêtement revêt une autre connotation. J’y vois d’ailleurs une parenté avec la pensée de la philosophe féministe Iris Marion Young qui redéfinit un plaisir de se vêtir qui ne postule pas l’anticipation du regard de l’autre, mais s’articule autour de trois satisfactions : le plaisir sensuel que procurent les vêtements sur la peau, le lien qui se noue entre femmes à travers leurs vêtements et enfin l’imagination, la capacité de se fantasmer dans les tenues folles que propose la mode et qui nous ouvrent un monde de personnages et de situations dans lequel nous pouvons nous projeter en nous débarrassant de nos peurs et de nos inhibitions. 9YOUNG I. M., Women Recovering Our Clothes » citée dans FROIDEVAUX METTERIE C., Un corps à soi, Seuil, 2021

« Rapiécer » est ambiguë : difficile de dire si cette expérience d’habillement y est plaisante, comme le suggère Young. Certes, l’accumulation de chemisiers fait peu à peu apparaitre une gangue… de laquelle il s’agirait de s’extirper. Mais que cette expérience soit placée sous le signe du plaisir ou du déplaisir, elle propose quelque chose qui se dérobe à l’approbation d’un regard extérieur, en fait une expérience réflexive, personnelle.

Résonance 4 · Un supplément biographique, vers la vie

Pour le dire avec Vinciane Despret, R. Deubner offre à sa mère disparue un supplément biographique qui lui permet d’agir sous d’autres formes :

« l’œuvre (…) représente quelque chose de la vie de celui ou celle qui n’est plus, au double sens d’une représentation et d’une manière de permettre de se re-présenter, d’être à nouveau présent »

Vinciane Despret 10DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023

Supplément de vie et en aucun cas focalisation sur la mort… Les photogrammes de vêtements exposés ne sont pas des reliques : la mosaïque colorée qu’ils constituent manifeste la vitalité, raconte la vie dans ce qu’elle a de plus sensuel, comme en témoignent la présence de sous-vêtements…

« La mort est souvent une tragédie, en tout cas lorsqu’elle surgit en un temps où, pour nos consciences, elle est inconcevable, parce que l’heure n’était pas venue ou que la violence de l’arrachement anéantit tout sur son passage… mais il existe une façon de ne pas la laisser confisquer tout le récit d’une vie. Trop souvent, la disparition brutale kidnappe l’ensemble d’une existence qui ne doit pourtant pas se réduire à son dénouement.
Ne jamais raconter la vie par sa fin mais par tout ce qui en elle s’est cru « sans fin » »

Delphine Horvilleur11HORVILLEUR D., Vivre avec nos morts, Grasset, 2021

Je dédie cette chronique à celle à qui ces vêtements ont un jour appartenu, une femme extraordinaire que j’ai eu la chance de connaître. Sa présence intense persiste dans cette vie.

À partir d’elle. Des artistes et leur mère, Le Bal, Paris 18ème, Exposition du 12 octobre 2023 au 25 février 2024

Vous venez de lire la chronique résonance #12. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

  • 1
    Notion théorisée par le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott. Voir l’ouvrage : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1989
  • 2
    Vinciane Despret, dans un entretien publié le 14 janvier 2022 dans Philosophie Magazine (propos recueillis par Marie Denieuil)
  • 3
    DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023. Vinciane Despret y évoque comment les morts poussent les vivants à agir. Elle s’appuie pour cela sur des expériences menées ans le cadre du programme des Nouveaux Commanditaires. Par ce dispositif, tout un chacun peut ainsi commander une œuvre. Les Nouveaux Commanditaires mettent en relation le citoyen demandeur un médiateur par la suite de désigner un artiste le plus à même de réaliser cette commande.
  • 4
    SAUTIERE J., Dressing, Verticales, 2013
  • 5
    Ainsi parle Jane Sautière dans « Les habits de nos vies » de Stéphane Mercurio (2022)
  • 6
    DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023
  • 7
    MARIN C., Être à sa place, Editions de l’Observatoire, 2022
  • 8
    DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023
  • 9
    YOUNG I. M., Women Recovering Our Clothes » citée dans FROIDEVAUX METTERIE C., Un corps à soi, Seuil, 2021
  • 10
    DESPRET V., Les morts à l’œuvre, La Découverte, 2023
  • 11
    HORVILLEUR D., Vivre avec nos morts, Grasset, 2021

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