49 (Julie Fuchs)

Julie Fuchs, 49, vue panoramique exposition (détail) – avec l’aimable autorisation de l’artiste

L’expo en quelques mots

Jusqu’au 17 février 2024, la Librairie Maupetit accueille en son premier étage une exposition collective de photographes baptisée Amorce, qui en est à sa cinquième édition. Ce format donne à voir « des cheminements créatifs pas encore aboutis, dont les prémices concentrent déjà une force visuelle évidente ». 1Selon la formule de présentation de l’exposition, à retrouver sur le site internet de la Librairie Maupetit. J’ai donc pu découvrir hier une étape de travail des œuvres de Mélania Avanzato, Julie Fuchs, Véronique Esterni et Nadine Jestin, présentées autour du fil rouge de la rencontre.

Je vous parle ici de 49, de Julie Fuchs, un travail qui m’a touchée et qui a retenti fort. L’onde se propage encore lorsque j’écris ces lignes.

Résonance 1 · Seuil

Voici les mots qui me sont venus à la découverte de 49 :

49 comme au seuil,
Une nouvelle plongée dans les limbes,
Avant de renaître, peut-être,
À un nouveau soi

L’artiste n’en fait pas mystère, elle a initié ce travail au seuil de la cinquantaine. Ce « 49 » résonne pour moi comme une suspension, un moment d’attente, mais aussi de curiosité. On rentre d’ailleurs dans l’installation comme dans un coquet cabinet de curiosités où Julie Fuchs semble avoir semé des objets comme autant d’indices ; mais à quelle enquête est-on donc convié ? Le regard s’étonne, s’étourdit. S’agirait-il d’enquêter sur une disparition ? L’artiste a fabriqué des traces des années écoulées, des traces précieuses, à l’image de ces clichés cousus à même le tissu (image), un dispositif émouvant.

Julie Fuchs, 49, vue exposition (détail) – avec l’aimable autorisation de l’artiste

Cette femme-là, qui a été fille, adolescente, puis est devenue mère est-elle vouée à s’effacer ? Pour renaître ? J’ai vu dans le motif du drap et du tissu une sorte de chrysalide. Une enveloppe de transition qui suggère une question : quel sera le prochain état ? Le travail de Julie Fuchs n’affirme rien, pas plus qu’il n’interroge frontalement. Il est suspension, je le disais, il est incertitude.

L’incertitude est un état boudé de nos sociétés où il faudrait toujours tout savoir, tout maîtriser, mais il pourrait s’avérer libérateur, comme le pose Camille Froidevaux-Metterie, philosophe qui place la question du corps des femmes au centre de sa réflexion.

Sans doute faudra-t-on que nous acceptions l’incertitude qui caractérise cette séquence temporelle de l’entrée en cinquantaine. Sans doute faudra-t-il que nous lâchions cet impératif qui remonte à la puberté et qui nous demande de toujours rester dans le contrôle de nos corps.

Camille Froidevaux-Metterie 2FROIDEVAUX METTERIE C., Un corps à soi, Seuil, 2021

Résonance 2 · Corps

Dans 49, le corps est là, dans ses multiples.

Corps carcan, corps souffrant, comme le suggère peut-être ce corset suspendu. Un corps gangue dont on pourrait rêver de s’extraire un jour, une évasion que le poète Henri Michaux avait su mettre en mots :

J’ai brisé la coquille
Simple je sors du carcel de mon corps

Henri Michaux 3MICHAUX H., « Paix dans les brisements », L’espace du dedans, Gallimard, 1944. J’ai retrouvé trace de ce poème grâce à la lecture de l’ouvrage « Être à sa place » de Claire Marin, dans le chapitre « Habiter son corps ».


Corps envie ou corps en-vie. Les très belles images de nus disent la vie, le désir. Dans le dialogue entre l’image de la mer chargée d’écume et le très bel autoportrait nu et couché, j’ai même vu une évocation de la légende de la naissance d’Aphrodite-Vénus née de l’écume des flots, que Sandro Botticelli avait peint dans son Naissance de Venus. Un corps désir.

Julie Fuchs, 49, vue exposition (détail) – avec l’aimable autorisation de l’artiste

Et c’est là que 49 s’inscrit dans un vide, vient créer des images manquantes. Dans le même chapitre de « Un corps à soi » que je citais plus haut, Camille Froidevaux-Metterie l’écrit :

Sans doute faudra-t-il que nous élaborions de nouveaux discours et de nouvelles représentations où les femmes d’un « certain âge » apparaitront dans toute la puissance de leur expérience et de leur désir.

Camille Froidevaux-Metterie 4FROIDEVAUX METTERIE C., Un corps à soi, Seuil, 2021

Résonance 3 · Pouvoirs de la nuit

A la blancheur de la robe suspendue et des images de la femme « d’avant » cousues sur le linge blanc, répond l’obscur des autres images : mer en mouvement, rivages incertains, corps nus… Ici, l’artiste me donne ce sentiment qu’elle « rêve l’obscur », pour le dire avec les mots de Starhawk, dans son œuvre Dreaming the dark 5Starhawk, Rêver l’obscur, Editions Cambourakis, 2015. L’inclassable auteure américaine nous invite dans cette œuvre à nous familiariser avec la peur, nos côtés sombres, nos conditionnements. En somme, un exercice d’apprivoisement du monstre que l’on voit souvent à l’extérieur de nous, mais qui est bien aussi tapi à l’intérieur de nous-mêmes 6Annick de Souzenelle en parle aussi dans son ouvrage « Va vers toi » où elle nous invite à entrer dans notre monde psychique en allant à la rencontre de ce que nous percevons comme nos monstres intérieurs.. Un exercice qui consiste à apprivoiser la peur, vivre avec elle et pouvoir la transformer. Et ainsi affirmer son pouvoir, un pouvoir qui n’a rien à voir avec la version prédatrice du pourvoir « sur », mais le pouvoir « du-dedans ».

Oui, j’ai vu dans cette obscurité des images une possibilité de puissance, comme l’écrit aussi la poétesse américaine Audre Lorde :

« Ces espaces du possible enfouis en nous sont obscurs parce que anciens et cachés ; ils ont survécu et se sont renforcés grâce à cette obscurité. Au cœur de ces profondeurs, chacune d’entre nous tient entre ses mains une réserve époustouflante de créativité et de puissance, d’émotions et de sensations vierges et inexplorées.« 

Audre Lorde7 LORDE A, Sister outsider, Editions Mamamélis 2003 (1ère édition) traduction de l’américain par Magali C. Calise ; citation issue du chapitre « La poésie n’est pas un luxe »

Résonance 4 · Création

Les images de nu suggèrent le désir… Mais pourrait-il s’agir, aussi, peut-être même avant tout, du désir de créer ?

Julie Fuchs l’écrit : « À l’été 2023, après une dizaine d’années d’activité comme photographe de commande, je ressens l’intense besoin de retrouver une écriture personnelle »

Au-delà du sujet de la thématisation de la femme entrant dans la cinquantaine à laquelle on pourrait le réduire, 49 dit cette (nouvelle) rencontre avec la création. Car si l’artiste prend appui sur un matériau autobiographique, il n’est pas de doute pour moi que 49 fait œuvre. Ici, j’appelle les mots d’Annie Ernaux dans la préface qu’elle a livrée pour introduire ses œuvres complètes, baptisées « Ecrire la vie » :

« Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. J’ai toujours écrit à la fois de moi et hors de moi, le « je » qui circule de livre en livre n’est pas assignable à une identité fixe et sa voix est traversée par les autres voix parentales, sociales, qui nous habitent. (…) Mais la vie ne dicte rien. Elle ne s’écrit pas d’elle-même. Elle est muette et informe.« 

Annie Ernaux 8ERNAUX A., Ecrire la vie, Gallimard, 2011

Pour que la vie devienne œuvre, il faut en effet une forme. 49 a précisément cette qualité, celle de l’écriture personnelle d’une transition incertaine et fertile avec une forme, des formes qui permettent de nous atteindre et de nous émouvoir… Je formule ici le vœu que ce travail puisse continuer à se déployer pour devenir l’œuvre puissante que je pressens.

49, Julie Fuchs, Exposition AMORCE #5, Librairie Maupetit, Du 11 janvier 2024 à 18h00 au 17 février 2024 à 19h00

Vous venez de lire la chronique résonance #14. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

  • 1
    Selon la formule de présentation de l’exposition, à retrouver sur le site internet de la Librairie Maupetit
  • 2
    FROIDEVAUX METTERIE C., Un corps à soi, Seuil, 2021
  • 3
    MICHAUX H., « Paix dans les brisements », L’espace du dedans, Gallimard, 1944. J’ai retrouvé trace de ce poème grâce à la lecture de l’ouvrage « Être à sa place » de Claire Marin, dans le chapitre « Habiter son corps ».
  • 4
    FROIDEVAUX METTERIE C., Un corps à soi, Seuil, 2021
  • 5
    Starhawk, Rêver l’obscur, Editions Cambourakis, 2015
  • 6
    Annick de Souzenelle en parle aussi dans son ouvrage « Va vers toi » où elle nous invite à entrer dans notre monde psychique en allant à la rencontre de ce que nous percevons comme nos monstres intérieurs.
  • 7
    LORDE A, Sister outsider, Editions Mamamélis 2003 (1ère édition) traduction de l’américain par Magali C. Calise ; citation issue du chapitre « La poésie n’est pas un luxe »
  • 8
    ERNAUX A., Ecrire la vie, Gallimard, 2011

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