Retrouver la mémoire ?

The Svedberg, Familjen J.W Andreen, 1912

Au fil des entretiens que j’ai menés ces derniers mois sur le rapport à la mémoire et à la transmission*, voici ce qui s’est tramé d’une manière assez nette, suffisamment en tout cas pour que j’éprouve l’envie d’en explorer les contours : mes interlocuteurs ont partagé ce constat de la perte, au moins partielle, de leur mémoire familiale.

Que s’est-il passé pour qu’un tel constat puisse être tiré ? Quels sont les effets cette perte ? Est-ce un mouvement inéluctable ?

Une transmission orale qui trouve ses limites d’exercice

La dispersion géographique

Jusqu’à une période récente à l’échelle de l’humanité, les différentes générations d’une famille cohabitaient dans le même espace de vie, un même village, voire une même maison1Du reste, c’est encore le cas dans certaines parties du monde. La perspective adoptée dans ce texte, la mienne, est forcément située : je parle ici de ce qui a cours en France.. Dans cette maison familiale, on naissait, on mourait. Vie et mort étaient liées, autant qu’elles sont aujourd’hui séparées. Les transmissions se faisaient dans l’intergénérationnel, c’est-à-dire par le côtoiement des générations. Or, la dispersion familiale est aujourd’hui la règle, les rituels de rassemblement sont moins nombreux, les possibilités de raconter et partager des histoires, plus rares.

Pierre Bonnard, Le repas des enfants, 1895

Un passé qui ne passe plus

L’éparpillement géographique se fait parfois déracinement, à l’occasion d’un exil… Un mouvement qu’ont connu bien des français avec l’exode rural. S’extraire de la condition paysanne était alors perçu comme une ascension sociale et de ce fait encouragée. Les savoirs liés à cette condition, dévalorisés, ont parfois cessé d’être diffusés au sein des familles.

Hrair Sarkissian, Unexposed, 2012

Dans certains cas, ces migrations impliquent une traversée des frontières. Les exilés oblitèrent alors parfois ce passé d’avant départ, que le traumatisme réside dans cette vie d’avant ou dans l’expérience de l’arrachement à la terre natale. Que peut-on transmettre à cette place de « double absent »2Pour reprendre le concept développé par le sociologue Abdelmalek Sayad à propos des contradictions inscrites dans la condition d’immigré. ? « [A]bsent de sa famille, de son village, de son pays, et frappé d’une sorte de culpabilité inexpiable, mais tout aussi absent, du fait de l’exclusion dont il est victime, du pays d’arrivée, qui le traite comme simple force de travail »3SAYAD A., La double absence, Seuil (quatrième de couverture), 1999, l’exilé ne dispose pas toujours de la base sur laquelle asseoir une transmission.4Je ne prétends cependant pas que cette transmission soit impossible…Écouter à ce sujet les deux documentaires sonores « Mon père de Marx à Muhammad » de Juliette Jabkhiro et « Sur la vie de ma mère » de Liz Gomis (Arte Radio, disponibles gratuitement à l’écoute)

Kader Attia, Following the Modern Genealogy, 2012

La langue joue aussi sa partition. Véhicule de transmission, la langue devient barrière quand elle se perd entre générations. Une situation qui m’a souvent été rapportée dans mes entretiens. Une situation racontée dans L’art de perdre d’Alice Zeniter, car vécue par le personnage principal du roman. Petite-fille de harkis, issue de la troisième génération d’immigrés en France et qui n’a jamais connu l’Algérie, Naïma s’interroge sur les liens qu’elle pourrait avoir avec une histoire familiale qui ne lui a pas été racontée. Qui n’a pu lui être racontée dans le cas de sa grand-mère, car elles ne peuvent communiquer dans la même langue. A l’occasion d’un voyage professionnel, Naïma se rend en Algérie. Ifren, artiste algérien, apostrophe ainsi celle à qui il sert de chauffeur :

« – Personne ne t’a transmis l’Algérie. Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’un pays, ça passe par le sang ? Que tu avais la langue kabyle enfouie quelque part dans tes chromosomes et qu’elle se réveillerait quand tu toucherais le sol ?
Naïma éclate de rire ; c’est exactement ce qu’elle avait espéré sans oser jamais le formuler.
– Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici mais ce n’est pas chez toi. »

Alice Zeniter5ZENITER A., L’art de perdre, Flammarion, 2017

L’émancipation de l’individu

Au rang de ce qui peut expliquer cette perte de mémoire familiale, l’individualisation6Je distingue l’individualisation de l’individualisme. L’individualisation correspond à une culture du choix, chacun affirmant son autonomie, sa capacité d’orienter son action sans être contrôlé et contraint. Quant à l’individualisme, il pourrait être résumé par le culte du chacun pour soi. dans laquelle nos sociétés se meuvent depuis la révolution industrielle tient une place importante. Par ce processus, nous sommes progressivement devenus maîtres de nos choix, nous émancipant peu à peu des injonctions d’entités comme l’état, la religion… et la famille. J’y reviendrai.

Quels effets de ces transmissions manquées ?

La perte de savoirs

Revenons à l’exode rural et la dévalorisation des savoirs tirés de la proximité à la terre : connaissances botaniques, agricoles… Lors des entretiens, certains de mes interlocuteurs m’ont dit ce regret de ne pas s’être vu transmis ces savoirs terriens. Un regret doublé d’une frustration d’avoir vu ainsi s’envoler des compétences que ces adultes voudraient aujourd’hui mobiliser…

Juan Gris, Nature morte, 1922

Des deuils traversés par le regret

Je l’ai abordé dans un précédent article, le récit de vie des aïeux aide à comprendre leurs choix. « J’aurais dû m’asseoir auprès d’elle et l’interroger tant qu’il était encore temps » : ces expressions du regret, je les ai entendues tant de fois durant mes entretiens… Car il y a un temps où l’absence de transmission se fait plus cruelle, c’est à la mort du parent, et au temps d’après, car le deuil est un processus qui ne s’achève pas nécessairement7Dans « Les morts à l’œuvre » (Ed. la Découverte, 2023), Vinciane Despret évoque cette « forme classiquement surannée [du deuil] – voire sa forme un peu autoritaire dans les théories psychologiques qui enjoignent à l’oubli ». Je reparlerai d’ailleurs de cet ouvrage, qui m’a passionnée, dans un prochain article..

Vija Celmins, To Fix the Image in Memory, 1977-82

Des influences transgénérationnelles

L’absence d’une transmission active entre générations rend possible une influence d’inconscient à inconscient. Parfois, cette influence amène des découvertes bénignes : cette ville dans laquelle on a toujours voulu habiter qui se révèle être celle d’un ancêtre… Ou bien ce métier que l’on a toujours voulu exercer, que l’on sait maintenant être celui d’un de nos aïeux….

D’autres fois, cette influence est à l’origine de malaises et de mal-être, des non-dits traumatiques œuvrant dans l’inconscient des descendants. Le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron parle de « ricochets » pour qualifier les processus par lesquels s’opèrent ces influences inconscientes entre générations, tout en précisant :

« Nous voyons que si les traumatismes insuffisamment symbolisés à une génération peuvent faire des ricochets sur les suivantes, cela n’est pas une fatalité. »

Serge Tisseron8TISSERON S., Transmissions et ricochets de la vie psychique entre les générations, La revue internationale de l’éducation familiale 2007/2 (n° 22)
Peter Hansen, Boys bathing, 1902

Et si cette perte était l’occasion d’établir un autre rapport à la mémoire familiale ?

Je tenais tout à l’heure l’individualisation pour responsable de la perte de mémoire familiale. J’ai cependant omis de dire que ce processus portait aussi sa part de lumière : l’individu émancipé a le pouvoir de décider du poids du passé qu’il veut incorporer dans son existence personnelle9Voir par exemple DE SINGLY F., Les Uns avec les autres : quand l’individualisme crée du lien, éditions Armand Colin, Paris, 2003. Nous n’avons plus l’obligation d’accepter tout entier un héritage familial, telle une racine qui définirait notre identité ; nous pouvons faire le choix de cultiver cette mémoire, et de fabriquer avec celle-ci notre propre rapport au monde10Je ne nie cependant pas la difficulté à se lancer dans une telle entreprise dans certains contextes culturels et familiaux….

Encore faut-il disposer de cette mémoire familiale…

Comment s’y prendre ?

La philosophe Claire Marin développe une thèse infiniment secourable : si nos vies sont caractérisées par l’expérience de la perte et de la rupture, nous pouvons inventer les ressources pour y faire face.

« Oui nous faisons sans cesse l’expérience de la perte : la naissance, la maladie, le deuil, mais aussi la trahison, l’abandon, l’exil, la guerre, sont des ruptures qui rythment la vie des hommes. (…) On pourrait dire que la condition humaine est faite de l’expérience des ruptures tout autant que de la capacité à y répondre en créant des manières de les intégrer à l’existence, en inventant des structures qui protègent et réparent ces ruptures, qui soutiennent ceux qui en souffrent et les secondent. »

Claire Marin11MARIN C., Vivre autrement, Dialogue avec Nicolas Truong, Éditions de l’Aube, 2022

SI nous faisons aujourd’hui l’expérience de la perte de mémoire familiale, il nous appartient d’élaborer des moyens pour préserver cette mémoire.

L’auteure Anne Berest, qui a commencé son parcours en tant que biographe pour particuliers, nous lance cette douce invitation dans une intervention de 202312Une intervention dans le cadre de sa participation à l’émission La Grande Librairie (France 5) du 5 avril 2023. :

« À l’âge de 25 ans, pour gagner ma vie, je suis devenue biographe, pour des particuliers. Je recueillais le témoignage de personnes, souvent âgées, et puis j’écrivais leur vie.
Aucun métier ne fut pour moi plus enrichissant que celui-là. J’ai appris à interroger les êtres, à tresser leur histoire dans la grande histoire, à comprendre les lignes de force qui traversent les vies vécues. C’est un métier qui m’a aussi appris à écrire.
Et si je vous raconte cela, c’est parce que les vacances approchent, petites ou grandes, et je vous invite à prendre un stylo, un carnet, un enregistreur, quelques feuilles de papier et à interroger autour de vous. Faites-le maintenant parce que les choses s’envolent et qu’ensuite il est trop tard. Prenez ce temps avant que le temps ne vous prenne.
Je me souviens de questions que j’adorais poser. Qui a choisi votre prénom? Était-ce celui d’un de vos ancêtres ? Quel était le métier de vos grands-parents ? Quelle était l’odeur de votre mère? Avez-vous habité d’autres pays ? À quel moment de votre existence avez-vous été le plus heureux ? Est-ce que quelqu’un, un jour, vous a sauvé la vie ?
En écoutant les réponses, j’ai appris que chaque vie est romanesque, pour celui qui a la curiosité de s’y plonger, et je vous promets qu’un jour, ces mots que vous allez recueillir, entendre, écrire et retranscrire seront votre trésor, votre héritage, pour vous, et, pour longtemps, ceux après vous. »

Anne Berest
Mary Cassatt, In the garden, 1903-1904

Un premier pas

Prendre un stylo, un carnet, un enregistreur… Recueillir la mémoire commence par un premier pas. Un premier pas que chacun d’entre nous peut faire, quelle que soit sa place. Car contrairement à ce que le mot transmission nous inciterait à penser, les échanges entre les générations ne fonctionnent pas dans le seul sens de celui qui descend le cours des générations13TISSERON S., Transmissions et ricochets de la vie psychique entre les générations, La revue internationale de l’éducation familiale 2007/2 (n° 22). La mémoire familiale peut être activée et préservée par plusieurs initiatives ; celle des aînées et aînés de la famille qui vont entreprendre de se raconter, mais aussi celle des plus jeunes : vous les filles, fils, nièces, neveux, petites-filles, petits-fils, pouvez aussi être les acteurs de cette transmission en recueillant l’histoire de vie de vos proches. Et si vous souhaitez confier ce travail à un professionnel qui saura à la fois écouter et mettre en récit cette histoire, sachez qu’il existe des biographes comme moi partout en France, qui peuvent vous livrer ce cadeau. De retrouver la mémoire.

* Cet article s’inscrit dans une série débutée en mars 2023, inspirée par les entretiens que j’ai menés cette même année auprès de 42 personnes de tous âges et horizons : elles m’ont parlé de leur rapport à la transmission, à la mémoire, au récit de vie… À travers ces articles, mon idée est d’ouvrir un champ de réflexion plutôt que de chercher à résoudre les questions soulevées…

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    Du reste, c’est encore le cas dans certaines parties du monde. La perspective adoptée dans ce texte, la mienne, est forcément située : je parle ici de ce qui a cours en France.
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    Pour reprendre le concept développé par le sociologue Abdelmalek Sayad à propos des contradictions inscrites dans la condition d’immigré.
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    SAYAD A., La double absence, Seuil (quatrième de couverture), 1999
  • 4
    Je ne prétends cependant pas que cette transmission soit impossible…Écouter à ce sujet les deux documentaires sonores « Mon père de Marx à Muhammad » de Juliette Jabkhiro et « Sur la vie de ma mère » de Liz Gomis (Arte Radio, disponibles gratuitement à l’écoute)
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    ZENITER A., L’art de perdre, Flammarion, 2017
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    Je distingue l’individualisation de l’individualisme. L’individualisation correspond à une culture du choix, chacun affirmant son autonomie, sa capacité d’orienter son action sans être contrôlé et contraint. Quant à l’individualisme, il pourrait être résumé par le culte du chacun pour soi.
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    Dans « Les morts à l’œuvre » (Ed. la Découverte, 2023), Vinciane Despret évoque cette « forme classiquement surannée [du deuil] – voire sa forme un peu autoritaire dans les théories psychologiques qui enjoignent à l’oubli ». Je reparlerai d’ailleurs de cet ouvrage, qui m’a passionnée, dans un prochain article.
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    TISSERON S., Transmissions et ricochets de la vie psychique entre les générations, La revue internationale de l’éducation familiale 2007/2 (n° 22)
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    Voir par exemple DE SINGLY F., Les Uns avec les autres : quand l’individualisme crée du lien, éditions Armand Colin, Paris, 2003
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    Je ne nie cependant pas la difficulté à se lancer dans une telle entreprise dans certains contextes culturels et familiaux
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    MARIN C., Vivre autrement, Dialogue avec Nicolas Truong, Éditions de l’Aube, 2022
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    Une intervention dans le cadre de sa participation à l’émission La Grande Librairie (France 5) du 5 avril 2023
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    TISSERON S., Transmissions et ricochets de la vie psychique entre les générations, La revue internationale de l’éducation familiale 2007/2 (n° 22)

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