
Le 21 mars 2025, j’ai eu le plaisir d’intervenir dans le cadre d’un atelier « Quelles autres formes que le livre pour les récits de vie ? » dans le cadre des Assises de la Biographie organisées par Aleph Écriture. J’y ai abordé la biographie sonore.
Je publie ici le propos que j’ai tenu en atelier, enrichi des réponses aux questions posées par les participantes et participants :
- le « quoi » : biographie sonore, de quoi parle -t-on ? De quoi est-elle composée ?
- le « comment » : comment se passe la conception de l’ouvrage sonore ?
- le « pourquoi » et « avec qui » : dans quels cas, avec quels narrateurs et pour quels destinataires s’orienter vers la biographie sonore ?
- le lien entre livre et ouvrage sonore : les formats sont-ils incompatibles ?
Biographie sonore : de quoi parle-t-on ?
Il ne s’agit pas ici de donner de définition universelle, mais d’évoquer ma pratique de la biographie sonore. Je précise que je la propose à titre d’ouvrage biographique principal ou en complément de la biographie en livre.
Ce que j’entends par biographie sonore
Par biographie sonore, j’entends un récit de vie porté par la voix et d’autres formes sonores (ambiances, bruitages, extraits musicaux, archives audio…).
Lors de l’atelier, j’ai proposé l’écoute de deux extraits de biographie, illustrant ainsi les deux types de biographie sonore que je propose : dans le premier cas, le plus classique, l’histoire de vie est racontée à la première personne par un narrateur. Dans le deuxième, elle est racontée à la troisième personne par des proches, qui rendent ainsi un hommage à un être cher, de son vivant ou après sa mort.
Je préfère le terme de « sonore » à celui d’« audio ». L’audio renvoie essentiellement à la dimension technique de l’enregistrement et la transmission de sons. Dire « biographie audio » peut également créer une confusion avec le livre audio, qui est une transposition du texte écrit par une lecture à haute voix et enregistrée. Or, la biographie sonore relève d’une écriture en soi, différente de l’écriture du livre, j’y reviendrai.
Les ingrédients
Les biographies sonores que je propose sont composées :
- De la voix du ou des narrateurs, en situation d’entretien,
- Tissée avec :
- des scènes de vie (exemple : le narrateur dans sa cuisine, ce qui lui donne l’occasion d‘évoquer une recette familiale ; dans son potager où il évoque ce qui le relie à la nature…)
- des sons additionnels (ambiances, sons évocateurs) qui ont ce pouvoir de susciter des images mentales
- des extraits musicaux
À l’avenir, j’aimerais composer avec des archives audios familiales, ces fameuses cassettes qui dorment dans les greniers sans qu’on sache quoi en faire, qui peuvent être sauvegardées et converties en format numérique.
La durée
La durée finale de l’ouvrage sonore dépend de la commande : elle est en général plus courte si le sonore est commandé en complément du livre, plus longue s’il est le seul ouvrage biographique commandé. Dans ce second cas, plusieurs formats sont envisageables, y compris celui de la série (exemple : quatre épisodes, avec un premier épisode consacré à l’enfance).
Comment se passe la conception de l’ouvrage sonore ?
La conception de l’ouvrage sonore se fait en plusieurs étapes.
Enregistrement
J’enregistre le ou les narrateurs en stéréo pour donner à ressentir la présence du narrateur, son corps, ses mouvements. Je les enregistre en général chez eux, et ne cherche pas à gommer l’acoustique du lieu, tout l’inverse donc, d’un enregistrement en studio.
Réalisation
Je me livre ensuite à un travail de tissage à partir du matériau que sont les entretiens, que j’assemble avec d’autres matériaux (évocations sonores, musique) : c’est l’étape du montage, suivie du mixage.
Livraison
Les ouvrages sonores sont livrés :
- en dématérialisé via une URL depuis laquelle l’ouvrage sonore peut être téléchargé.
- et matériellement via un appareil de stockage mobile.
Lorsque la commande est double (livre et ouvrage sonore) : sauf demande expresse, Je fais le choix de ne pas lier le son et le livre, comme le font certains avec un QR code par exemple. Il est difficile aujourd’hui de connaitre la pérennité de ces espaces de stockage numériques
Pourquoi l’ouvrage sonore ? Dans quels cas ?
S’il ne s’agit pas, comme nous le verrons plus tard dans l’article, d’opposer livre et ouvrage sonore, il est intéressant de s’interroger sur les raisons qui peuvent amener à choisir le sonore, y compris en complément du livre.
Du point de vue du narrateur
Le choix du sonore peut être particulièrement intéressant :
- pour mettre en valeur une voix, un accent ou des intonations caractéristiques,
- quand la langue maternelle de la personne n’est pas le français :
- les « maladresses » de langage sont susceptibles d’être gommées à l’écrit, alors qu’elles seront conservées dans la version sonore, et savoureuses à écouter.
- ce peut être également l’occasion pour le narrateur de transmettre un message dans sa langue maternelle.
- quand le narrateur est un orateur talentueux, et qu’il souhaite transmettre le caractère vivant de ces anecdotes contées.
- quand le narrateur est lui-même sensible au son, à la musique…
- quand le narrateur est musicien et/ou chanteur, même dans le cadre d’une pratique amateur.
- pour ressusciter une atmosphère a priori éloignée du quotidien et de la vie actuelle des destinataires de l’ouvrage. Dans un des extraits que j’avais donné à entendre en atelier, la narratrice évoquait des vacances de jeunesse au volant d’une 2CV1Pour ceux qui n’ont pas connu cette voiture : La Citroën 2 CV (lire « deux chevaux ») également appelée « Deuche » ou « Deudeuche » est une voiture emblématique des années 50 à 80 en France. son que je suis allée chercher et que j’ai inséré dans l’ouvrage, car si caractéristique de cette voiture, et symbolique d’une époque révolue. À d’autres moments, le son peut être moins illustratif qu’évocateur, pour refléter une émotion ou un sentiment par exemple.
Du point de vue des destinataires
La question de la réception de l’ouvrage biographique peut aider à faire un choix sur la forme : livre, ouvrage sonore ou les deux. Je m’interroge avec le ou les commanditaires (selon les cas le ou les narrateurs, parfois un ou des futurs destinataires) :
Les destinataires sont-ils des lecteurs ? Ont-ils cette habitude d’écouter des documentaires sonores ou des podcasts donnant à entendre des histoires de vie ? L’offre est aujourd’hui importante, tant du côté du service public de la radio, pionnier dans le genre du documentaire sonore (Les Pieds sur Terre, l’émission phare de France Culture a cumulé près de 3 millions d’écoutes à la demande par mois au cours de la saison 23-24), que des offres privées (Transfert de Slate Podcast par exemple), ou mêmes de projets amateurs (comme le podcast Mamie dans les Orties).
Quels sont les rituels, individuels ou collectifs, envisagés autour de la réception du de l’ouvrage biographique ? Parfois, le commanditaire a déjà en tête une échéance précise, un rassemblement familial par exemple, au cours duquel le livre pourra être distribué, des extraits lus à haute voix. Dans le cas d’une biographie sonore, cela peut être le moment d’écouter l’ouvrage sonore, yeux fermés, dans un moment de recueillement collectif. Ou alors de proposer à ceux qui le souhaitent une écoute individuelle au casque, dispositif qui crée une qualité d’attention propice à l’immersion dans la vie de l’autre.
Postérité de l’ouvrage sonore : quand le narrateur ne sera plus…
Après le décès du narrateur, des extraits de l’ouvrage sonore peuvent être diffusés lors des funérailles ou un autre moment de recueillement.
L’ouvrage sonore permet d’immortaliser la voix. Par sa voix, le défunt reste alors, d’une certaine manière, vivant parmi les vivants. Le narrateur peut ainsi « parler » à ses descendants, y compris celles et ceux qui seront nés après son décès. Ceux-ci pourront accéder à une facette incarnée de sa présence.
Le cas particulier de l’ouvrage sonore « hommage » : je propose aussi la possibilité de la biographie posthume. La forme sonore est particulièrement appropriée pour tisser la parole de plusieurs personnes. Chacun évoque alors la personne défunte à travers le lien qui les uni(ssai)t.
Récit de vie en livre ou récit de vie sonore : les formats sont-ils incompatibles ?
Je réponds d’emblée : non, les formats ne sont pas incompatibles. Concevoir un livre et concevoir un ouvrage sonore, c’est écrire dans les deux cas. Ces deux formes d’écriture peuvent toutes deux servir un projet biographique, y compris de manière complémentaire.
La biographie sonore, entre écoute et écriture
Le métier de biographe est double, il est à la fois celui de l’écoute, une écoute pleine et entière qui soutient la parole du narrateur, et de l’écriture biensûr, quand il s’agit de faire de ce matériau brut qu’est l’entretien, un texte vivant et lisible par des tiers.
La biographie sonore s’inscrit elle aussi pleinement dans ce duo écoute / écriture, et ce à chaque étape :
À l’enregistrement : la prise de son n’est pas qu’un acte technique, c’est aussi et avant tout un acte de présence. Je ne fais pas que « tendre un micro « , je propose une attention, un soutien de la parole par le regard. La particularité dans le cas de la biographie sonore est que je m’abstiens d’acquiescer par des onomatopées, les « mmh mmh », dont je suis très friande d’ordinaire. Cette abstention est due à mon choix de ne pas laisser ma voix dans l’ouvrage sonore.
Au montage : comme dans l’écriture du livre, je vise un équilibre narratif entre scènes, résumés, ellipses (que je peux renforcer par des sons additionnels ou de la musique), commentaires…
Au mixage : à cette étape, je travaille le rythme, la recherche d’enchainements fluides ou au contraire de franches ruptures à d’autres moments. Je cherche à créer des respirations, je ménage des silences…
Ma conviction
Lorsque l’ouvrage sonore m’est commandé en complément d’un livre, je constate qu’il peut être une porte d’entrée vers le livre : un destinataire jeune et familier de l’écoute de podcasts sera tenté d’écouter la biographie sonore en premier, ce qui lui donnera envie de se plonger dans le livre par la suite.
Chaque projet biographique est unique, chaque projet trouvera naturellement son… ou ses formats.
Je l’ai répété lors de l’atelier : je ne cherche pas à opposer les deux formats, à dire que la biographie sonore serait plus appropriée que le livre dans l’absolu. La sensibilité et les habitudes des narrateurs et destinataires sont les seules boussoles.
Voici un aperçu de ma pratique de la biographie sonore, que j’ai eu le plaisir de partager dans le cadre des assises de la biographie, le 21 mars 2025. Merci aux participants de l’atelier pour la qualité de leur écoute et de leurs questions.
Si vous êtes intéressés par l’ouvrage sonore pour vous-même ou un proche, je vous invite à consulter la page dédiée au récit de vie sonore sur ce site. À bientôt !!



