Germaine Acogny, danser l’enracinement et l’ouverture (Caroline Broué)

La série d’entretiens en quelques mots

Les entretiens biographiques « à Voix Nue » donnent à entendre la parole de femmes et d’hommes qui se sont illustrés dans différents domaines : arts, sciences, politique…

Dans la série dont je vous parle aujourd’hui, Caroline Broué s’entretient avec la danseuse, chorégraphe et pédagogue Germaine Acogny. Franco-sénégalaise née au Bénin, elle a fait de la transmission un fil rouge de sa vie. En 1968, elle fonde son premier studio de danse à Dakar, puis dirige, entre 1977 et 1982, Mudra Afrique, une école créée sous l’impulsion de Maurice Béjart et du président sénégalais Léopold Sédar Senghor. Après l’expérience du studio-école ballet-théâtre du Troisième Monde à Toulouse, elle pose à nouveau ses valises au Sénégal, à Toubab Dialaw, où elle fonde dans les années 90 l’Ecole Des Sables | Association Jant-Biavec son mari Helmut Vogt. Ce lieu de formation et de création est devenu incontournable pour les danseurs venant de tout le continent africain, et au-delà.


Résonance 1 · Une transmission-élan

Germaine Acogny a mis au point une gestique basée sur des mouvements qu’elle a inventés et mis en image, à l’instar du baobab, du palmier, du serpent, de la panthère, du nénuphar, de l’escargot… L’exigence avec laquelle elle transmet sa technique pourrait nous laisser supposer qu’elle attende une reproduction fidèle de la part des danseurs à qui elle transmet son enseignement. Supposition déjouée par la chorégraphe en quelques mots :

« Je trouve qu’un mouvement n’est jamais mal fait, il est déformé, donc ça m’inspire. »

Germaine Acogny

Elle conçoit bien plus son enseignement comme une base à partir de laquelle les danseurs peuvent déployer leurs propres mouvements.

J’y vois un parallèle avec la démarche biographique. Les potentiels destinataires de l’ouvrage biographique (enfants et petits-enfants, dans le cadre d’une biographie familiale) redoutent parfois cette transmission, craignant qu’elle ne vienne les tirer vers un passé duquel ils souhaiteraient s’émanciper, les enjoindre à une fixité. Comme si cette transmission pouvait les empêcher, les entraver, d’une manière ou une autre. L’approche de Germaine Acogny incarne ce que je dirais en réponse à ces craintes : cette démarche de transmission ne propose pas un exemple à imiter, mais bien plus une plateforme à partir de laquelle s’élancer, dans sa propre vie.

Résonance 2 · Une racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines

Parmi les images que Germaine Acogny convoque dans sa pédagogie du mouvement, la figure du fromager est centrale. Cet arbre, qui conjugue à la fois force et légèreté (son bois est utilisé pour fabriquer les pirogues) puise son énergie dans ses racines profondes pour s’élever et s’ouvrir vers le ciel. Si la chorégraphe défend à travers l’Ecole Des Sables le développement d’une danse ancrée et liée à ses racines, elle le fait bien plus dans une optique de racines plurielles que de racine unique. Une perspective de « rhizome » pour le dire avec le poète et penseur Edouard Glissant qui a proposé de penser une identité rhizome 1Dans un dialogue avec Deleuze et Guattari, Edouard Glissant reprend cette notion de rhizome. Si Deleuze et Guattari l’employait à propos du fonctionnement de la pensée, l’auteur martiniquais fait appel au rhizome pour qualifier sa conception d’une l’identité plurielle qui s’oppose à l’identité racine unique.reposant sur la mise en relation avec l’autre, par opposition à l’identité de la racine unique qui suggère un repli sur une identité et un rejet de l’autre. Une identité rhizome qui permet au contraire d’arriver à l’imprévisible qui nait de la rencontre de différences.

Cette mise en relation, Germaine Acogny la pratique autant dans le temps que dans l’espace. Dans le temps, car elle cherche, à travers l’Ecole Des Sables, à maintenir ou construire des passerelles entre les danses patrimoniales et danses contemporaines. Waxtaan, la pièce qu’elle a créée en 2007 avec son fils Patrick Acogny est également emblématique de cette quête. Conçue à partir de danses traditionnelles de plusieurs pays africains, notamment le Mali, la Guinée, le Bénin, le Sénégal et le Burkina Faso, la chorégraphie y est composée dans une approche contemporaine, mais les techniques du corps mises en jeu relèvent des danses africaines traditionnelles en ce qui concerne, par exemple, le rapport au sol, l’utilisation du rythme, la coordination des mouvements, les jeux de jambes et l’utilisation d’un pas de base. 2Extraits du spectacle visible sur la plateforme Numeridanse.

Cette mise en relation est aussi une affaire d’espace. À l’Ecole Des Sables où convergent des danseurs venus de tout le continent africain, Germaine Acogny propose des sessions d’échange des savoirs, dont elle parle dans cette série d’entretiens « A voix Nue ».

« Nous leur demandons d’apprendre aux autres une danse patrimoniale de leur pays et d’en raconter l’histoire. Et c’est important parce que ça aide chacun à retrouver ses racines. Être bien dans sa racine pour la transmettre aux autres. Et c’est ça l’échange de savoirs, vraiment : se retrouver soi et échanger avec l’autre, ce qu’il est (…).»

Germaine Acogny

La parole de Germaine Acogny fait bien apparaitre ces deux doubles mouvements : faire reconnaître la singularité de chaque danse, pour ensuite les mettre en relation. Se retourner vers le passé, pour s’élancer vers son devenir.

Germaine Acogny – Photo ©Hyun Kim

Résonance 3 · Une transmission corps à corps

Germaine Acogny parle à un moment de l’entretien 3Épisode 3 de la série « Germaine Acogny, danser l’enracinement et l’ouverture » : l’Ecole Des Sables de la transmission d’un de ses solos à un danseur sénégalais, Amadou Lamine Sow, dit Pi, qui avait proposé une interprétation d’un de ses solos, « Tchouraï », qui avait attiré son attention :

« Il l’a tellement fait à sa façon… Mais je me reconnaissais. J’ai dit : « Tiens, je vais lui transmettre mon solo ». A un garçon, pourquoi pas ? Parce que le féminin, le masculin, vous savez… pour moi, on peut montrer son côté masculin, et son côté féminin »

C’est la singularité de l’approche d’un danseur, qui ne reproduit pas, mais réinvente un solo qui lui donne envie de transmettre ce solo à ce même danseur.

Ainsi se transmet la mémoire de la danse : par le corps des interprètes, leur corps comme lieu d’inscription de la danse. Certes, il existe des captations audiovisuelles des spectacles, des systèmes de notation (Laban, Benesh…) qui permettent de transcrire une chorégraphie, mais la transmission se fait essentiellement dans et par les corps. Je pense aux Carnets Bagouet, cette association qui avait été fondée par des interprètes ayant dansé avec Dominique Bagouet, le chorégraphe disparu en 1992. Les « carnets » sont les danseurs eux-mêmes, « imprégnés des pratiques chorégraphiques partagées ». 4CAPPELLE L. (Dir), Nouvelle histoire de la danse, Éditions du Seuil, 2020


Une transmission par le corps donc. Là encore, je suis tentée de tisser l’œuvre d’Acogny avec celle de Glissant. L’auteur martiniquais a cherché à comprendre comment tous ces hommes débarqués aux Antilles, dévastés par la traversée de l’Atlantique, avaient retricoté leur humanité perdue 5Patrick Chamoiseau dans le documentaire « Toute une vie » consacré à Edouard Glissant : « Édouard Glissant (1928-2011), poète d’un monde à venir (2020, France Culture) de Antoine Tricot (réal. Somany Na). Le tout premier « résistant de la mémoire » qu’il identifie est le danseur, qui exprime une mémoire corporelle via la polyrythmie africaine. Le danseur est accompagné par le tambouyé, le joueur de tambour. Ensemble, ils vont donner naissance au chanteur, qui accouchera lui-même du conteur. 6Patrick Chamoiseau dans le documentaire « Toute une vie » consacré à Edouard Glissant : « Édouard Glissant (1928-2011), poète d’un monde à venir (2020, France Culture) de Antoine Tricot (réal. Somany Na)

La transmission est ici advenue par la danse, qui a en quelque sorte enfanté le récit. Car oui, la transmission est affaire de langage, mais elle ne saurait se réduire aux mots.


C’est aussi pour cela que je propose dans ma pratique la possibilité de la biographie par le son. Car avec le son vient le souffle, résonne l’accent, apparait le corps. Ce corps porteur et passeur de mémoire.

Germaine Acogny, danser l’enracinement et l’ouverture, A voix Nue, France Culture Une série d’entretiens proposée par Caroline Broué. Réalisation : Jeanne Cherequefosse

Vous venez de lire la chronique résonance #15. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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    Dans un dialogue avec Deleuze et Guattari, Edouard Glissant reprend cette notion de rhizome. Si Deleuze et Guattari l’employait à propos du fonctionnement de la pensée, l’auteur martiniquais fait appel au rhizome pour qualifier sa conception d’une l’identité plurielle qui s’oppose à l’identité racine unique.
  • 2
    Extraits du spectacle visible sur la plateforme Numeridanse.
  • 3
    Épisode 3 de la série « Germaine Acogny, danser l’enracinement et l’ouverture » : l’Ecole Des Sables
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    CAPPELLE L. (Dir), Nouvelle histoire de la danse, Éditions du Seuil, 2020
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    Patrick Chamoiseau dans le documentaire « Toute une vie » consacré à Edouard Glissant : « Édouard Glissant (1928-2011), poète d’un monde à venir (2020, France Culture) de Antoine Tricot (réal. Somany Na)
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    Patrick Chamoiseau dans le documentaire « Toute une vie » consacré à Edouard Glissant : « Édouard Glissant (1928-2011), poète d’un monde à venir (2020, France Culture) de Antoine Tricot (réal. Somany Na)

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