Bruno Latour et cie : dans l’intimité d’une transition écologique (Antoine Couder / Diphy Mariani)

Le doc sonore en quelques mots

En octobre 2017, un an après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’anthropologue-philosophe Bruno Latour publiait « Où atterrir »1LATOUR B., Où atterrir ?: Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017, probablement un de ses ouvrages les plus accessibles. Il offrait dans ce livre un décryptage de la situation politique, pour sortir de l’état de sidération dans lequel cette élection avait plongé une bonne partie d’entre nous : comment était-ce possible qu’à ce moment de l’Histoire, un climato-négationniste tel que lui soit élu ? Que des citoyens le soutenant soient à ce point capables d’aller contre nos intérêts communs mais aussi, pour certains d’entre eux, leurs intérêts personnels ?  

Parce que cette sidération est encore à l’œuvre aujourd’hui face à la montée de l’extrême droite en France, je propose de reprendre la lecture de cet essai pour comprendre, et de se pencher sur l’expérience pilote qui en est issue, une expérience artistique, scientifique et politique nommée elle aussi « Où atterrir ? », pour reprendre espoir.

De quoi s’agit-il ? Difficile de circonscrire cette démarche sans la trahir un peu.

« Pendant un an, trois groupes de personnes se sont retrouvés (à Saint-Junien, en Haute Vienne) pour penser ensemble, partager leurs doutes, dire ce qu’ils voulaient profondément pour le futur. Dire aussi ce qu’ils ne voulaient plus. Pendant un an, ils discutent mais ils dansent aussi. Ils pensent, se disputent mais se touchent aussi. Ils s’interrogent, ils apprennent et ils chantent aussi. Leurs réflexions passent par leur histoire, leur géographie, leurs larmes et leurs enthousiasmes. Pendant un an, ils ont lié leurs sens et le sens, grâce à l’art et à la science.

Pendant un an, ce pari : de mieux se comprendre, d’inventer une méthode mouvante sur le fil du funambule entre le politique et le poétique. »2Brochure 2020 du théâtre de la Mégisserie https://la-megisserie.fr/wp-content/uploads/2020/09/Brochure-La-Me%CC%81gisserie-2020-2021.pdf

Parlons pour le moment d’un processus hybride, qui convoque différentes formes – théorique, théâtrale, musicale – mené par un consortium mêlant artistes et chercheurs. Des citoyens vivant les uns à côté des autres et différant, a priori, dans leurs façons d’habiter leur existence sont accompagnés par les artistes et chercheurs dans un processus d’enquête personnelle et de description du terrain de vie réel dont ils dépendent. Là est le point de départ d’un cheminement artistique, inventif, scientifique, politique, philosophique qui donne lieu à une restitution-création dans un lieu de théâtre.

Cette aventure humaine est retracée dans le documentaire sonore de Antoine Couder et Diphy Mariani « Bruno Latour et cie : dans l’intimité d’une transition écologique », qui en restitue la singularité et la teneur sensible / sensorielle.



Résonance 1 · Le pari du mélange

La création sonore agence les paroles des instigateurs de membres du consortium (Bruno, Chantal et Chloé Latour, Jean-Pierre Seyvos…) avec des extraits des ateliers – où les déplacements, souffles, et voix des participants se donnent à entendre – et les témoignages des participants… Elle reflète ainsi la démarche « où atterrir » qui est affaire de superposition, de mélange… Mélange des expertises : la démarche fait se côtoyer chercheurs en sciences sociales, et citoyens… Mais aussi mélange des formes…

Mélange des expertises

La démarche « Où atterrir » n’oppose pas la parole des citoyens avec la production de connaissance des sciences, elle propose simplement une nouvelle articulation :

« Tout le travail d’enquête effectuée par les sciences naturelles et sociales sur ces territoires doit servir de ressources indispensables, mais seulement après coup, une fois aiguisé l’appétit de s’en nourrir. Le problème politique actuel n’est pas le manque de connaissance, mais le manque de description partagée, après cinquante ans de dépolitisation et d’individualisation qui nous a rendus incapables de définir le sol sur lequel nous résidons » (Bruno Latour)

Le projet s’inscrit ainsi dans la filiation du philosophe américain John Dewey qui écrivait, dans le Public et ses problèmes : « c’est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal, même si le cordonnier est l’expert qui est le meilleur juge pour savoir comment y remédier. »

Cette auto-description auquel les citoyens experts vont se prêter consiste donc à chercher leur « caillou dans la chaussure », aidés en cela par une variété de formes qui vont stimuler cette expression…

La pensée en mouvement

C’est à cela que l’originalité de la démarche Où atterrir tient :  au mélange des formes. Approche théâtrale, par les sons, partage d’éléments théoriques… Le travail corporel et sensoriel aide à penser. « le mouvement peut ensuite être en réverbération avec un mouvement de pensée », dit Bruno Latour dans le documentaire. Documentaire qui met au jour que cette hybridation est aussi une histoire de famille, où l’on comprend que Chantal Latour, musicienne et activiste, a joué un rôle déterminant dans les engagements de son mari Bruno Latour, en lui apportant notamment son goût du collectif et d’une approche plus sensible, par la musique et le son notamment. 3Le documentaire sonore « Maison Latour : l’amour et la vie d’une femme » du même duo Antoine Couder / Diphy Mariani, le rend encore plus sensible.

Résonance 2 · (Ré)apprendre à se dire, au-delà des étiquettes et des abstractions

Bruno Latour :

« Les gens ne savent plus s’exprimer politiquement ; Ils n’ont plus de parole ou alors ils l’ont, mais sous une forme tellement hystérique ou plaintive… Le seul moyen de sortir de ça est de pratiquer des exercices qui rendent des capacités d’expression. »

Des exercices qui passent par les mots

Les participants sont amenés à enquêter sur leur propre terrain de vie, appuyés par des questions telles que :

« Pouvez-vous décrire en quelques lignes un être, un élément, une entité indispensable à votre existence, dont vous avez appris que son maintien avait été menacé ? »

« Décrivez maintenant si vous êtes prêts à faire quelque chose pour contrer cette menace et, que vous soyez prêts ou non à agir, pouvez-vous dresser une liste, même rapide, des éléments qui favorisent ou au contraire qui empêchent votre éventuelle action ? »

Une pratique stimulée par des formes

Bruno Latour : « On ne peut pas aborder des questions politiques sans créer des formes. Des formes au sens très large du terme (…), les participants, du moment où ils arrivent et où ils partent sont toujours à l’intérieur d’une forme. Il n’y a pas un moment où on leur dit : qu’est-ce qu’on va faire ensemble ? Discutons, etc… On leur propose des formes; qu’il s’agisse de travailler les émotions avec Chloé (Latour) de dessiner Gaïa avec moi (Bruno Latour), d’entendre des sons avec Jean Pierre (Seyvos).»

En quoi le travail autour des sons, du corps, des émotions peut-il contribuer à l’expression politique ? Chloé Latour tente une explication :

« Comme Le cœur du projet « Où atterrir » est d’arriver à décrire… Avoir des capacités de description est indissociable avec un état de présence, d’attention, d’acuité, et ça c’est indissociable de son état d’esprit et son état de présence à soi, donc au corps complètement. Cette nécessité de diriger son attention, elle est au service de la description, d’arriver à se décrire à recentrer l’attention sur ce qui nous est essentiel… »

Au-delà des étiquettes et des abstractions, se dire intimement

La diversité des formes dans laquelle sont plongés les participants les invite à sortir des identités de façade et des abstractions qui sont habituellement utilisées pour décrire goûts et dégoûts.

Ce qui est marquant dans les entretiens avec les habitants participants auquel Antoine Couder a tendu le micro, c’est à quel point cette démarche amène les uns et les autres à se dépouiller de leur étiquette sociale.

Comme l’évoque un des participants, producteur de viande et syndicaliste FNSEA : « La différence quand je faisais du syndicalisme, ce n’était pas moi… Je le regrette pas, j’ai appris énormément.. Mais là (sur le projet Où atterrir) c’était moi qui me mettait à faire des choses sur une scène ».

Les participants sont accompagnés pour dépasser les abstractions (le capitalisme, la crise climatique…) et à dire ce qui les touche intimement : cela donne de très beaux récits, poétiques, émouvants, dont le doc sonore donne à entendre quelques extraits.

Résonance 3 · Vers un commun possible

Une expérience transformatrice

La qualité de l’espace créé par l’expérience pilote a crée cela : une possibilité de dialogue, comme en atteste Chloé Latour :

« il y a des gens dans le projet qui disaient : moi, jamais j’aurais écouté un agriculteur, je suis végétarienne… je me suis retrouvée à entrer dans son monde, et ça change tout…»

En miroir, le couple de producteurs de viande témoigne des effets de la démarche sur leur façon d’appréhender leur production. Entrés dans le projet en syndicaliste FNSEA avec l’idée de défendre leurs intérêts, ils ressortent avec une vision du monde partagée, un monde fait de végétariens dont ils admettent l’existent, une vision qui les a d’ailleurs amenés à des modifications concrètes de leur ferme.

Il y a aussi cette femme, propriétaire avec sa famille d’une maison sur le territoire qui regardait un voisin agriculteur avec méfiance et colère, témoin de pratiques agricoles qui lui étaient étrangères. Elle change de regard lorsqu’elle prend conscience que cet homme en face d’elle n’est pas que l’incarnation de l’agriculteur pollueur. Il est aussi un père inquiet, perdu dans les changements nécessaires de son métier, et qui ne sait pas ce qu’il va transmettre à son fils, quatrième génération à reprendre l’exploitation.

« Je me suis prise en pleine face l’inquiétude d’un père pour ce qu’il va laisser en héritage à son fils. Ces terres c’est aussi mon héritage. (Ce que le projet m’a permis, c’est de) trouver le trait d’union entre cet agriculteur qui me mettait en colère et ma propre situation, mes propres inquiétudes, et ça a été un moment de bascule essentiel. »

Une histoire de rencontres

A travers les récits de territoires vécus qu’elles élaborent au fil du projet, les personnes se défont progressivement de l’étiquette avec laquelle elles avaient rejoint la démarche. Impossible après avoir entendu leur récit de les réduire à des catégories abstraites telles que « le syndicaliste FNSEA », « la néo-rurale », « le végétarien »…

Dans le documentaire, Chantal Latour évoque un ingrédient important de transformation. En réfutant l’idée communément admise que « personne n’est indispensable », elle avance au contraire que ce qui s’invente est possible à partir de cet assemblage unique des personnes en présence ; « un travail de lien, d’accrochage, d’apprivoisement » dit-elle. Une histoire de rencontre, en somme, mais dans la durée. Une durée qui permet cette intimité palpable dans la démarche.

En résumé, cette démarche fait la synthèse de tout ce en quoi je crois :

·       La transformation sociale est indissociable d’une transformation personnelle 

·       Le territoire doit être décorrélé des notions d’identité et de frontière

·       La proposition de formes sensibles et sensorielles est indispensable pour aider à formuler une pensée

·       Des espaces collectifs comme ceux proposés par Où atterrir doivent exister, aujourd’hui plus que jamais. Des espaces où des récits de vie donneront à entendre les polyphonies de nos existences, et déjoueront les peurs qui se nourrissent de figures abstraites…

Merci à Antoine Couder et Diphy Mariani de s’être fait l’écho sensible de cette démarche qui m’a donné tant de matière à penser (et, je l’espère dans le futur, à agir) !


Bruno Latour et cie : dans l’intimité d’une transition écologique, un documentaire sonore de Antoine Couder, réalisé par Diphy Mariani, L’expérience, France Culture

Deux sites pour en savoir plus sur ce long travail de recherche et d’expérimentation :

SOC : http://s-o-c.fr/index.php/ncd/

S-Composition : https://s-composition.eu/les-creations-partagees/ou-atterrir/

Pour compléter votre lecture et écoute, vous pouvez aussi visionner l’entretien de Nicolas Truong avec Bruno Latour, où il évoque Où atterrir :

Vous venez de lire la chronique résonance #22. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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