Bonnes mères (exposition Mucem)

Baya, Mère et enfant en bleu, 1947 (détail)

L’expo en quelques mots

Embrasser un thème aussi fertile que la maternité… J’imagine l’immensité du défi auquel Caroline Chenu, chargée de recherches au Mucem et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes se sont attaquées pour concevoir « Bonnes mères ».

Défi brillamment relevé : l’exposition réussit à donner à voir et penser les maternités dans tout leur foisonnement et leurs contradictions, tout en proposant un parcours qui nous laisse respirer1Les commissaires explicitent ainsi leur intention dans le propos introductif du catalogue qui accompagne l’exposition : « Conçue comme le rythme d’une respiration, l’exposition commence par l’inspiration ; les mythes, se resserre dans la retenue : les expériences vécues ; puis s’ouvre dans l’expiration : les liens et la transmission. » in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir) Actes Sud, 2026), p. 29.

Je vous livre ici quelques réflexions inspirées par cette visite.



Une « somathèque » pour nourrir nos imaginaires

J’emprunte ce terme de somathèque au philosophe Paul B. Preciado pour qui « nos corps sont des somathèques, c’est-à-dire une collection de postures, de gestes, de looks, d’images (venues du cinéma, de la publicité ou des arts), déterminés par le contexte social, ou adoptés par opposition. Le musée, classique ou moderne, est aussi une somathèque, qui propose tout un catalogue de corps possibles, canoniques ou hors-norme.2https://www.centrepompidou.fr/fr/pompidou-plus/magazine/article/parlez-vous-le-preciado»

Pluralité des temps et dialogue des générations

Déesses de la mythologie grecque et vierges à l’enfant, œuvres contemporaines côtoyant ou incluant3A l’image de l’installation Keening de Ruth Patir des sculptures antiques : l’exposition débute par une exploration des grands mythes autour de la maternité. J’ai aimé l’approche non-chronologique de cette première section, où les œuvres plus anciennes ne sont pas tant des archives qu’un potentiel capable de fertiliser le présent et le futur : les figures antiques d’Hestia, Athéna et Artémis, déesses grecques qui n’ont pas enfanté peuvent ainsi nous aider à penser les femmes childfree et la prétendue nouveauté de ce phénomène.4Edith Vallée, Déesses grecques et déjà childfree ! in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir), Actes Sud, 2026), p. 130

Diversité des corps

Le nom de l’exposition « Bonnes mères », après le clin d’œil évident au monument marseillais, nous interpelle par son pluriel. S’il s’agit ici d’envisager la maternité dans sa pluralité, c’est avant tout la diversité des corps qui frappe. Des déesses polymastes aux vierges pudiques, des figures humaines aux incarnations animales, la maternité ne se laisse enfermer dans aucune forme.

Louise Bourgeois, Nature Study, 1984. Tirage en porcelaine (2005).
72 × 36,3 × 41,5 cm. Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national © Adagp, Paris, 2026 ; Gérard Jonca / Manufactures nationales, Sèvres & Mobilier national

Les vénus contemporaines de Prune Nourry donnent elles aussi à voir une diversité de corps de femmes. L’artiste s’inspire des statues préhistoriques dites de la fertilité et s’appuie sur les incertitudes scientifiques qui les entourent. « On ne sait pas si ces femmes étaient enceintes, jeunes ou âgées… Certaines sont peut-être tout à la fois ».5Comme le rappelle Catherine Schwab, archéologue avec laquelle Prune Nourry a travaillé pour créer ses vénus contemporaines, citée in Sonia Zannad, Le ventre du monde : nouveaux regards et nouveaux récits in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir) Actes Sud, 2026), p. 71

L’intime exposé

La deuxième partie de l’exposition, « Femmes en vie » fait résonner une pluralité d’expériences autour de la maternité.

Des images et des mots pour dire des expériences occultées

Des expériences intimes, comme l’allaitement, sont affichées, sans être magnifiées. Que les artistes auteurs de ces œuvres soient des femmes joue certainement pour beaucoup dans le traitement concret de cette réalité. L’accouchement est lui aussi représenté à plusieurs reprises, et nous réalisons alors, en miroir, l’absence d’images reflétant ce moment avec laquelle nous avons toujours vécu. Nancy Huston l’écrivait en 2012 : « L’accouchement est un des rares moments dans la vie d’une femme où elle cesse d’être une image. (…) Escamoté par l’art, (…) ce moment crucial dans la vie d’une femme. »6Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012

Dans cette section « Femmes en vie », la « série des acronymes » d’Édith Laplane m’a saisie. L’artiste brode des acronymes – GEU (Grossesse extra-utérine), IMG (Interruption médicale de grossesse), MIU (Mort in utero), FCS (Fausse couche spontanée) -, et nous livre ainsi une approche sensible de ces séries de lettres qui font habituellement écran et stérilisent la possibilité de dire l’expérience, voire le vécu douloureux. La broderie n’apporte pas une définition de l’acronyme, mais plutôt une indéfinition, au sens où Patrick Chamoiseau l’entend : quelque chose qui permet d’explorer l’impossible, l’indicible, l’impensable, l’inconnu…7« Définition » de l’indéfinition selon Patrick Chamoiseau sur le site Lecture-Monde. L’écouter évoquer l’indéfinition au micro de Sarah Marniesse dans la série de podcasts « Des nouvelles de demain » > Patrick Chamoiseau : Face à l’impensable, vivre en état poétique.

Édith Laplane, Série des « Acronymes » : fsc Fausse couche spontanée, 30,5 × 61 cm, 2025, broderies. Collection de l’artiste, Marseille
Édith Laplane, Série des « Acronymes » : geu Grossesse intra-utérine, 45 × 44,5 cm, 2025, broderies. Collection de l’artiste, Marseille

L’intime est politique

Ces expériences intimes sont données à voir non seulement comme des expériences personnelles mais des expériences vécues dans un contexte politique et social, et déterminées par lui. La possibilité de choisir d’être mère ou on dépend de facteurs comme le droit à l’avortement et la procréation médicalement assistée, dont l’exposition retrace l’histoire, l’inscrivant dans le concept plus global de justice reproductive8Voir l’article Réalités de la justice reproductive en Méditerranée, de Johanna-Soraya Benamrouche in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir), Actes Sud, 2026), p. 116.

Transmissions, entre évidences et empêchements

Sous le titre « Le fil », la dernière section de l’exposition évoque la question de la transmission et du lien mère-enfant. La transmission avait été abordée aussi, – trop vite à mon goût9Dans une exposition située dans le contexte méditerranéen, j’aurais aimé que le sujet des obstacles mis sur la route des parents d’origine non-européenne quand ils souhaitent transmettre leur langue maternelle à leurs enfants soient abordés. – dans la partie « Dis maman », consacrée à la transmission de la langue maternelle.

Une histoire différente selon le genre de l’enfant

L’exposition aborde la relation mère-fils et mère-fille séparément, à juste titre. Le point d’interrogation du titre de la partie « telles mères telles filles ? » souligne l’ambivalence qui caractérise ce lien. Comme le documentent des œuvres récentes, cette relation est fortement influencée par le contexte politique et social dans lequel elle se meut et n’échappe pas aux contradictions.

Ce que l’exil fait à la transmission

Le prisme géographique de l’exposition – l’espace méditerranéen – invite le thème de l’exil, et la manière dont il affecte la transmission. Des extraits du film Bye bye Tibériade10Documentaire réalisé par Lina Soualem, écrit par Lina Soualem et Nadine Naous, France, Belgique, Palestine, 2023, 82′ (encore visible sur Arte TV au moment où j’écris cette chronique), de Lina Soualem sont présentés dans cette section consacrée à la transmission. Dans ce film, la réalisatrice retourne avec sa mère Hiam Abbass près du lac de Tibériade en basse Galilée sur les traces de sa famille. Le film dit pudiquement les difficultés de la transmission quand on a dû partir de chez soi, et que ce chez soi, qui plus est, a été radicalement transformé.

Affiche du film « Bye bye Tibériade », de Lina Soualem

L’œuvre « Guéno11L’œuvre fait partie des illustrations d’Omar Ba du récit initiatique Kaïdara, transcrit par Amadou Hampâté Ba (Ed. Diane de Selliers, 2024) » de l’artiste sénégalais Omar Ba peut aussi être vue comme une évocation des mères restées dans le pays d’où ses enfants sont parts. « Les mères se voudraient vigies omniscientes, munies d’yeux multiples protégeant leurs enfants. Lorsque ces derniers partent, à quoi songent les mères qui restent au pays ? »12Cartel accompagnant l’œuvre, reproduit dans le catalogue de l’exposition, p. 172

Bonnes mères se clôt par un mur de proverbes associés aux mères et belles-mères13Des proverbes collectés pour certains dans le cadre de discussions organisées par le Mucem avec des cercles de femmes de Marseille ou de passage (ateliers Mammamix avec le Centre pénitentiaire des Baumettes et les associations Because U Art et Erilia), des stéréotypes en forme de bouquet final pour une exposition qui les fait voler en éclat !

Une exposition à visiter pour repenser la place des mères dans la société et dans nos vies…  


Bonnes Mères, une exposition visible au Mucem jusqu’au lundi 31 août 2026

Commissariat : Caroline Chenu, chargée de recherches au Mucem et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes.

Scénographie : Agence SCENO, Birgitte Fryland

Catalogue de l’exposition : Bonnes mères, Maternité, corps et société, de Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir) (Actes Sud, 2026)

Vous venez de lire la chronique résonance #41. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

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    Les commissaires explicitent ainsi leur intention dans le propos introductif du catalogue qui accompagne l’exposition : « Conçue comme le rythme d’une respiration, l’exposition commence par l’inspiration ; les mythes, se resserre dans la retenue : les expériences vécues ; puis s’ouvre dans l’expiration : les liens et la transmission. » in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir) Actes Sud, 2026), p. 29
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    A l’image de l’installation Keening de Ruth Patir
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    Edith Vallée, Déesses grecques et déjà childfree ! in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir), Actes Sud, 2026), p. 130
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    Comme le rappelle Catherine Schwab, archéologue avec laquelle Prune Nourry a travaillé pour créer ses vénus contemporaines, citée in Sonia Zannad, Le ventre du monde : nouveaux regards et nouveaux récits in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir) Actes Sud, 2026), p. 71
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    Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012
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    « Définition » de l’indéfinition selon Patrick Chamoiseau sur le site Lecture-Monde. L’écouter évoquer l’indéfinition au micro de Sarah Marniesse dans la série de podcasts « Des nouvelles de demain » > Patrick Chamoiseau : Face à l’impensable, vivre en état poétique.
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    Voir l’article Réalités de la justice reproductive en Méditerranée, de Johanna-Soraya Benamrouche in Bonnes mères, Maternité, corps et société, catalogue de l’exposition (Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert (Dir), Actes Sud, 2026), p. 116
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    Dans une exposition située dans le contexte méditerranéen, j’aurais aimé que le sujet des obstacles mis sur la route des parents d’origine non-européenne quand ils souhaitent transmettre leur langue maternelle à leurs enfants soient abordés.
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    Documentaire réalisé par Lina Soualem, écrit par Lina Soualem et Nadine Naous, France, Belgique, Palestine, 2023, 82′ (encore visible sur Arte TV au moment où j’écris cette chronique)
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    L’œuvre fait partie des illustrations d’Omar Ba du récit initiatique Kaïdara, transcrit par Amadou Hampâté Ba (Ed. Diane de Selliers, 2024)
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    Cartel accompagnant l’œuvre, reproduit dans le catalogue de l’exposition, p. 172
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    Des proverbes collectés pour certains dans le cadre de discussions organisées par le Mucem avec des cercles de femmes de Marseille ou de passage (ateliers Mammamix avec le Centre pénitentiaire des Baumettes et les associations Because U Art et Erilia)

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