La promesse (Marie de Lattre)

Première de couverture (détail) de « La Promesse » (Marie de Lattre, Ed. Robert Laffont, 2023)

Le livre en quelques mots

Avec ce premier roman autobiographique, Marie de Lattre nous invite à entrer dans l’histoire de sa famille. Une famille dont elle apprend la singularité, à l’adolescence : son père lui confie alors qu’il a été adopté, que ses véritables parents étaient juifs et qu’ils ont été déportés et assassinés à Auschwitz.

Mais cette histoire familiale recèle bien d’autres secrets, que l’auteure ne connaitra que bien plus tard, à la mort de son père, lorsqu’elle se verra confier une enveloppe remplie de photos et de lettres. Autant d’indices qui viendront nourrir une enquête et qui l’amèneront à découvrir la relation particulière qui unissait les parents adoptifs et les parents biologiques de son père.



Résonance 1 · Comment se construire avec une transmission tissée de silences ?

La narratrice raconte comment son père lui a confié qu’il avait été adopté, et que ses véritables parents étaient juifs, déportés et assassinés à Auschwitz. Révélation qu’il a assortie d’une injonction à se taire : «Tu as treize ans maintenant, tu peux comprendre ce dont je viens de te parler, je te fais confiance. Mais tu ne dois le dire à personne. »1DE LATTRE M., La promesse, Robert Laffont, 2023

Des années plus tard, à la mort de son père, Marie de Lattre découvre que ce silence imposé est la répétition d’un autre silence, une absence de transmission du récit familial par les parents adoptifs de son père, et notamment de ce destin commun qui a uni les parents adoptifs et biologiques.

« En mourant silencieux, il [l’auteure évoque ici son grand-père Pierre de Lattre, père adoptif de son père] nous a privés d’une partie de notre histoire et nous a condamnés, mon père en premier lieu, mon frère et moi dans son sillage, à nous cogner longtemps dans l’existence. »2DE LATTRE M., ibid

« Se cogner dans l’existence » : l’expression est particulièrement poignante. À sa lecture, je me suis imaginé une pièce aveugle, plongée dans le noir, privée de cette lumière qui est la connaissance de son histoire.

Dans cet extrait, l’auteure utilise une autre formule forte : le silence d’un aïeul les a « privés d’une partie de [leur] histoire ». D’où cette question : notre histoire de vie nous appartient-elle ?

Résonance 2 · Notre histoire de vie nous appartient-elle ?

Marie de Lattre s’interroge dans le livre sur la transgression qu’elle opère à travers la publication de ce livre. Continuer à se taire, c’est être fidèle à l’ordre que lui a intimé son père lorsqu’il lui a simultanément révélé et demandé de taire ses origines. Mais se taire, c’est aussi perpétuer un silence qui menace de peser sur les générations à venir. Et celle à qui le père a enjoint de garder le silence est devenue parent à son tour, mère de deux filles.

Ce dilemme résonne avec celui exprimé par Anne Berest dans son roman La Carte postale3BEREST A., La carte postale, Grasset, 2021, une histoire jumelle de La Promesse. Une enquête qui amène l’auteure-narratrice à reconstituer son passé familial et à découvrir ce qu’il est advenu de ses aïeux juifs durant la guerre. Cette quête suscite à un certain moment la résistance de la mère de la narratrice, résistance que celle-ci tente de comprendre, tout en défendant la légitimité de sa quête :

« Maman,

Myriam [la grand-mère de la narratrice, mère de sa mère] pensait que la guerre n’appartenait qu’à elle. Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait t’en livrer le récit ; Alors évidemment, en m’aidant dans mes recherches, tu te sens la trahir.

Maman, ce récit est aussi le mien. Et parfois à la façon d’une Myriam, tu me regardes comme si j’étais une étrangère dans le pays de ton histoire. Tu es née dans un monde de silence, il est normal que tes enfants aient soif de parole. »4BEREST A., ibid


Cela fait maintenant quelques siècles que l’individu se construit comme sujet dans nos sociétés, et s’émancipe progressivement des injonctions d’entités comme l’état, la religion… et la famille. Difficile, dans ce contexte, de penser son histoire personnelle comme pouvant être, aussi et en partie, celle de ses descendants.

Cette difficulté à « partager » son histoire de vie a une résonance très vive dans ma pratique de biographe. Nombreux sont les projets de biographie voulus par les enfants ou les petits-enfants qui ne se réalisent pas, parce que les futurs narrateurs refusent de s’engager dans cette voie. Les raisons de cette réticence sont diverses mais elles sont liées, de mon point de vue, par un trait commun : l’idée que leur histoire de vie est la leur, pas celle de leurs descendants.

Je ne sais pas répondre à la question « notre histoire de vie nous appartient-elle ? ». En revanche, je suis convaincue de deux choses : que le choix du narrateur de ne pas se raconter est à respecter, absolument. Mais que ce choix de se raconter ou non peut aussi être éclairé à l’aune du besoin de ses descendants de comprendre d’où ils viennent.

Marie de Lattre l’écrit à la fin du livre : « Mes filles sauront d’où elles viennent sans en porter le poids, et cela me réjouit. »5DE LATTRE M., ibid


Marie de Lattre, La Promesse, Ed. Robert Laffont, 2023

Vous venez de lire la chronique résonance #26. L’idée de ces chroniques « résonance » est toute simple : à travers elles, je partage avec vous ce qui a résonné en moi à la lecture d’un livre, l’écoute d’un documentaire, la visite d’une expo… Si vous souhaitez partager cette chronique, vous pouvez le faire en cliquant sur les icônes ci dessous :

  • 1
    DE LATTRE M., La promesse, Robert Laffont, 2023
  • 2
    DE LATTRE M., ibid
  • 3
    BEREST A., La carte postale, Grasset, 2021
  • 4
    BEREST A., ibid
  • 5
    DE LATTRE M., ibid

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