Écrire nos corps : retour d’expérience du premier cycle d’ateliers

D’après les illustrations de Kristina Margaryan / Noun project

Avec Marie-Noël Libouban, nous avons mené entre mars et mai dernier un cycle de trois ateliers hybridant écriture et mouvement, baptisé : Écrire nos corps. Si les savoirs et pratiques de chacune de nous deux ont permis de faire naitre ces ateliers, ils sont aussi devenus un espace commun dont j’aimerais partager ici la texture et couleur singulières.

Points de départ

Au commencement, une rencontre

Marie-Noël est fasciathérapeute et pédagogue du mouvement. Je l’ai rencontrée en septembre 2026 : elle était l’une des personnes dont je devais recueillir le témoignage dans le cadre d’un livre-hommage que je concevais alors. Au-delà de ce premier contact, le désir d’œuvrer ensemble a émergé, autour d’une complémentarité mouvement / écriture dont nous pressentions la fertilité.

L’exploration posée en intention

En quelques semaines, nous avons appris à nous connaître, et imaginé en parallèle une proposition d’ateliers que nous avons nommée « Écrire nos corps », des ateliers que nous ouvririons à un petit nombre de participantes : six au maximum.

Voici l’expérience que nous voulions (faire) vivre à travers ces ateliers :

  • Explorer le vécu de nos corps aux différents âges et passages de nos vies de femmes
  • Découvrir des choses de nous-mêmes que nous ne savons pas que nous savons.
  • Expérimenter ensemble ce que le mouvement fait à l’écriture… et vice-versa.

Ce dernier point est important : avec Marie-Noël, nous sommes convaincues que l’écriture est un acte organique, corporel. En alternant proposition de mouvement et d’écriture, nous voulions sortir l’écriture de cette gangue intellectuelle et scolaire qui la rend inaccessible à tant de personnes.

Nous avons opté pour un positionnement d’« animatrices-participantes » ; animatrices de l’atelier, nous serions garantes du respect de son cadre, et nous souhaitions également vivre l’expérience aux côtés des participantes, écrire et nous joindre aux explorations autour du mouvement.

Mettre nos corps de femmes au centre, sur le fond et la forme

L’originalité de ces ateliers est de mettre nos corps de femmes au centre :

  • sur la forme, grâce à l’alternance entre propositions de mouvement et d’écriture,
  • et également sur le fond, car nous avons choisi d’évoquer nos expériences incarnées. Ce choix n’est pas neutre : « Longtemps, les femmes n’ont été que des corps, définies par leurs fonctions sexuelle et maternelle. La révolution féministe les a délivrées de ce carcan, mais elle a aussi dévalorisé le corps féminin. »1Quatrième de couverture de Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie (Seuil, 2021) Après avoir été relégué à l’arrière-plan des réflexions féministes comme on le fait d’un objet embarrassant ou surnuméraire, le corps des femmes est de nouveau au cœur des préoccupations. Avec nos ateliers, nous nous inscrivons dans ce mouvement.
Harry Callahan, Eleanor, 1948

Trois premières dates printanières ont été posées, en mars, avril et mai 2026. J’écris ce texte en juin, après la traversée de trois beaux moments, rares et intenses, dont j’ai voulu saisir les qualités en racontant le déroulement d’un atelier.

Un rituel d’ouverture : faire groupe de manière sensible

Plusieurs participantes ont suivi le cycle dans son ensemble, certaines nous ont rejoint chemin faisant. Le groupe n’était donc jamais tout à fait le même, appelant la nécessité de « faire groupe » à chaque nouvel atelier.

Nous avons demandé aux participantes de venir à chaque fois avec quelque chose qui leur permettrait de se présenter au groupe :

  • Pour le premier atelier « venir au monde et être enfant » : une photo d’elles enfant.
  • Pour le deuxième atelier « de la jeune fille à la jeune femme » : une senteur (un parfum, un fruit…) qui disait quelque chose de celles qu’elles étaient à l’âge de quinze ans.
  • Pour le denier atelier du cycle « devenir mère » : une matière / une texture qui les avait accompagnées durant leur(s) grossesses, leur(s) accouchement(s) ou leurs premiers jours de mères.

Entrer ainsi dans l’atelier colorait d’emblée ce que nous allions vivre les heures suivantes : ici, il allait avant tout être question de sensibilité et de corps. Cette modalité sensible et intime permettait en outre à chacune de se présenter autrement que par les classiques âge, profession… Il me semble que l’intime – qui est autre chose que le privé et le personnel – est l’endroit où non seulement nous pouvons nous rencontrer, mais aussi davantage faire commun que sous la modalité de nos fonctions sociales.2Je souscris pleinement à la manière dont la théologienne et écrivaine Marion Muller-Colard le formule dans la série A Voix Nue (France Culture, 2026) qui lui est consacrée : « Je me demande si finalement l’intime n’est pas ce qu’on a tous en commun, s’il n’est pas l’endroit où on peut se rencontrer sous une autre modalité que la modalité de nos fonctions sociales. (…) L’intime (…) est différent du privé et du personnel ; Ce qui m’est totalement privé, et totalement personnel, ne sont pas des choses que je vais mobiliser dans l’écriture. En revanche, l’intime oui, parce que, d’expérience, ou d’instinct, je flaire que c’est à cet endroit-là, que, dans mon jeu de colin-maillard, je vais pouvoir rencontrer quelqu’un, toucher quelqu’un ; (…) j’ai fini par me convertir à l’idée que l’intime était l’endroit disponible pour les plus belles rencontres ; Et en même temps [cela] requiert énormément de pudeur. C’est pour ça que le livre est parfait pour ça, parce qu’il n’impose pas le visage et (…) ma présence en chair et en os. Il permet à l’autre de vivre une solitude habitée, où ce qu’il rencontre, c’est lui-même ; En fait le mot clé c’est celui du miroir. Si je mobilise quelque chose d’intime ça doit être pour tendre un miroir, sinon cela devient une fenêtre sur ma vie et cela devient du voyeurisme. »Mobiliser quelque chose d’intime permet paradoxalement de tendre un miroir. Quand une participante se présentait sous cette modalité, elle donnait autant un élément qui permettait de la connaître qu’un moyen pour chaque participante de se rencontrer elle-même.

Ainsi commencions-nous à faire corps commun.

Débuter par le mouvement

Ralentir

Après cette entrée en matière, nous débutions l’atelier par une séquence dédiée au mouvement, guidées par Marie-Noël. Chaque participante arrivait du dehors, chargée de l’intensité de sa vie, de sa semaine – nos ateliers avaient lieu les samedis. Commencer par le mouvement faisait entrer le groupe dans un temps autre, plus lent, à l’image de ces oasis de décélération collectifs qu’évoque le sociologue et philosophe Hartmut Rosa dans son livre « Résonance »3Hartmut Rosa, Résonance, une sociologie de la relation au monde, Ed. La découverte, 2018. Le concept de résonance est apparu à Hartmut Rosa après s’être demandé ce que pouvait être l’inverse de l’aliénation, qu’il avait théorisée en 2010 dans son ouvrage « Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive« . Si l’accélération a suscité notre aliénation, que nous a-t-elle fait perdre ? Rosa répond : une forme de lien avec le monde ou une façon d’être-au-monde qu’il appelle « résonance »..

Explorer les sensations internes

Débuter par le mouvement permettait d’entrer à l’intérieur de soi. Or, nous avons pour certaines perdu ce chemin, comme en atteste Anaïs Choulet-Vallet, philosophe4Sa thèse « Se réapproprier son corps et sa santé au moyen du toucher : pour une épistémologie féministe du corps sensible » est disponible en ligne : https://theses.fr/2024LYO30072, aveugle, féministe et praticienne de shiatsu5« Pas nécessairement dans cet ordre », note avec humour Claire Richard, qui l’a interrogée pour son livre Des mains heureuses (Seuil, 2023) : « À force d’auto-objectivation, à force de rendre son corps transparent et d’une certaine manière invisible, parce qu’il doit coller aux canons de beauté, on assiste à une diminution, voire à une perte de certaines perceptions corporelles internes6Claire Richard, Des mains heureuses, une archéologie du toucher, Seuil, 2023

Kate Steinitz, Hands, 20ème siècle

C’est un des bienfaits que les participantes aux ateliers ont plébiscité : ressentir le plaisir d’habiter son corps à nouveau.

Se relier à soi, et aux autres

Marie-Noël, dont la guidance est à la fois douce et ferme, solide et souple, nous permettait d’allier une expérience personnelle du mouvement et de nos sensations internes propres, à un travail du lien entre les membres du groupe. À l’issue de cette première séquence, nous étions à la fois « posées », redescendues dans nos corps et reliées aux autres membres du groupe.

Entrer dans l’écriture

Après ce temps de décélération et de descente dans les sensations internes, nous étions prêtes à entrer dans les deux temps d’écriture (un premier le matin et le deuxième en début d’après-midi).

Écrire pour se sentir vivantes

L’ambition était d’écrire non pas pour bien écrire, mais pour se sentir vivante, écrire pour exprimer des choses que nous ne savions pas que nous savions. Dans ce contexte, la longueur du texte importe peu, pas plus que la qualité littéraire supposée. Les temps d’écriture commençaient par une inspiration que je proposais (visuelle ou sonore) et une amorce pour stimuler l’écriture. Avant de se lancer dans l’écriture, j’annonçais aux participantes qu’elles partageraient ensuite leur texte avec le groupe, avec toutefois cette liberté : celle de choisir de lire l’intégralité ou seulement des fragments de ce qu’elles auraient écrit.

Écrire à la main

Nous écrivions à la main pour demeurer dans le mouvement. L’acte d’écriture est corporel, et je pense comme l’anthropologue Tim Ingold que « l’écriture manuscrite découle du point de contact mobile entre la plume et le papier. Le clavier rompt ce lien. Le tapotement [des] doigts sur les touches n’a aucun rapport avec les caractères qui apparaissent sur la page ou l’écran. Ces signes ne portent aucune trace de mouvement ou de sentiment. Ils sont froids et sans expression. Taper à l’ordinateur, je trouve, est sans joie, détruit l’âme. Le cœur est arraché à l’écriture. »7Tim Ingold, Correspondances, Accompagner le vivant, Ed Actes Sud, Coll. Voix de la terre, 2024

Tim Ingold rapproche l’écriture manuscrite de sa pratique du violoncelle, parallèle musical que fait également la spécialiste des ateliers d’écriture Nayla Chidiac :

« Les pensées doivent respirer et l’écriture à la main permet de ralentir le flux des pensées avec un espace pour que les pensées se forment avant d’être formulées en phrases. Il s’agit d’une lenteur à rapprocher d’un rythme de musique. Avec un crayon à la main, il existe des possibilités créatives et artistiques accessibles instantanément qui ne peuvent être intégrées à l’expérience de la frappe au clavier. L’écriture manuscrite est une trace identitaire, une empreinte digitale mouvante, vivante, qui raconte des histoires et une histoire. »8Nayla Chidiac, Les bienfaits de l’écriture, les bienfaits des mots – Un atelier d’écriture, Ed. Odile Jacob, 2022

Partager son texte et accueillir les retours

Venait ensuite le temps de partage des textes. Avant de débuter la première lecture, je donnais au groupe des points de repère pour guider leur écoute et les possibles retours qu’elles formuleraient. De même, je posais un cadre pour l’expression de ces retours : j’invitais les participantes à s’exprimer au « je » et de commencer par un salut au texte (ce qui m’a plu, ce qui m’a émue…). Ce cadre est crucial car il garantit la qualité de ce moment, et le confort de la personne qui se rend vulnérable quand elle expose son texte – bâti sur un matériau autobiographique qui plus est – à l’écoute du groupe.

Ces partages étaient des moments de grâce, des moments – j’ose le mot – sacrés, même s’ils n’avaient d’autre religion que le puissant sentiment de sororité que nous ressentions à ce moment-là.

Finir par une incorporation de ce qui a émergé

L’écriture nous permet d’accéder à des choses que nous ne savions pas que nous savons ; C’est là sa magie. Ce mouvement de révélation est remuant. Aussi la proposition de Marie-Noël de revenir à nos sensations internes en fin d’atelier nous permettait d’incorporer ce qui avait été vécu. Je compare volontiers ce mouvement à une décantation d’un élixir dont la pulpe viendrait doucement se déposer au fond d’un récipient. Le récipient, ici, est notre corps.

En guise de conclusion : un espace à part

J’ai découvert il y a une dizaine d’années le concept d’hétérotopie. Le philosophe Michel Foucault parlait des hétérotopies comme des lieux physiques de l’utopie, des espaces concrets qui hébergent l’imaginaire, tels une cabane d’enfant ou un théâtre.9Michel Foucault, Des espaces autres. Hétérotopies. Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (1984): 46-49. En ligne ici : https://foucault.info/documents/heterotopia/foucault.heteroTopia.fr/

Écrire nos corps, ce que nous en avait fait avec les participantes, est une hétérotopie. Les samedis où nous nous sommes réunies dans cette maison de l’Estaque, nous sommes entrées dans un espace et un temps autres, où il était possible d’explorer des terrains inconnus en confiance.

Je veux revenir en cette fin de texte sur les oasis de décélération dont parlait Hartmut Rosa. Face à l’accélération du monde et à l’anesthésie induite par l’univers bureaucratique et marchand dans lequel nous évoluons, il pose la chose suivante : il ne s’agit pas simplement de ralentir ou d’inventer des oasis de décélération personnelles (participer à un festival, aller au concert, etc…), mais d’initier une culture de relations de résonances. Dans ces oasis de décélération collectifs, non seulement on ralentit, mais on se laisse affecter par le retentissement en soi de l’expérience de l’autre pour faire apparaître la qualité sensible de ce qui nous relie. C’est exactement ce qui s’est produit dans ce premier cycle d’ateliers.

Nous entamerons un nouveau cycle « écrire nos corps » à l’automne, pour évoquer le vécu de nos corps de femmes au moment de la ménopause, du vieillissement… Si vous souhaitez prendre un moment hors du temps ordinaire et de son agitation, prendre du recul sur nos expériences incarnées de femmes, et les partager, rejoignez-nous ! Plus d’infos dans cet article.


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  • 1
    Quatrième de couverture de Un corps à soi, de Camille Froidevaux-Metterie (Seuil, 2021)
  • 2
    Je souscris pleinement à la manière dont la théologienne et écrivaine Marion Muller-Colard le formule dans la série A Voix Nue (France Culture, 2026) qui lui est consacrée : « Je me demande si finalement l’intime n’est pas ce qu’on a tous en commun, s’il n’est pas l’endroit où on peut se rencontrer sous une autre modalité que la modalité de nos fonctions sociales. (…) L’intime (…) est différent du privé et du personnel ; Ce qui m’est totalement privé, et totalement personnel, ne sont pas des choses que je vais mobiliser dans l’écriture. En revanche, l’intime oui, parce que, d’expérience, ou d’instinct, je flaire que c’est à cet endroit-là, que, dans mon jeu de colin-maillard, je vais pouvoir rencontrer quelqu’un, toucher quelqu’un ; (…) j’ai fini par me convertir à l’idée que l’intime était l’endroit disponible pour les plus belles rencontres ; Et en même temps [cela] requiert énormément de pudeur. C’est pour ça que le livre est parfait pour ça, parce qu’il n’impose pas le visage et (…) ma présence en chair et en os. Il permet à l’autre de vivre une solitude habitée, où ce qu’il rencontre, c’est lui-même ; En fait le mot clé c’est celui du miroir. Si je mobilise quelque chose d’intime ça doit être pour tendre un miroir, sinon cela devient une fenêtre sur ma vie et cela devient du voyeurisme. »
  • 3
    Hartmut Rosa, Résonance, une sociologie de la relation au monde, Ed. La découverte, 2018. Le concept de résonance est apparu à Hartmut Rosa après s’être demandé ce que pouvait être l’inverse de l’aliénation, qu’il avait théorisée en 2010 dans son ouvrage « Aliénation et accélération, Vers une théorie critique de la modernité tardive« . Si l’accélération a suscité notre aliénation, que nous a-t-elle fait perdre ? Rosa répond : une forme de lien avec le monde ou une façon d’être-au-monde qu’il appelle « résonance ».
  • 4
    Sa thèse « Se réapproprier son corps et sa santé au moyen du toucher : pour une épistémologie féministe du corps sensible » est disponible en ligne : https://theses.fr/2024LYO30072
  • 5
    « Pas nécessairement dans cet ordre », note avec humour Claire Richard, qui l’a interrogée pour son livre Des mains heureuses (Seuil, 2023)
  • 6
    Claire Richard, Des mains heureuses, une archéologie du toucher, Seuil, 2023
  • 7
    Tim Ingold, Correspondances, Accompagner le vivant, Ed Actes Sud, Coll. Voix de la terre, 2024
  • 8
    Nayla Chidiac, Les bienfaits de l’écriture, les bienfaits des mots – Un atelier d’écriture, Ed. Odile Jacob, 2022
  • 9
    Michel Foucault, Des espaces autres. Hétérotopies. Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5 (1984): 46-49. En ligne ici : https://foucault.info/documents/heterotopia/foucault.heteroTopia.fr/

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